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Aix-Song

Le Canon d'Astrakhan Café

LE CANON D'ASTRAKHAN CAFE
Poème traduit du Persan
Pour X. et Mon Cousin
(Et avec Anouar Brahem)

Je te demande pardon
D'être un fou
D'être devenu fou
A cause de ta folie
De t'aimer plus que ma vie ...
Je te demande pardon
De ne pouvoir pardonner
Ce que tu as fait à l'amour
De n'avoir su ignorer
De n'avoir pu oublier
Ni les regards ni les paroles ni les caresses
Ni les bontés trop vastes de nos nuits
Je te demande pardon
De ce qui est sans pardon possible
M'être montré tel que je suis
Dans ma faiblesse ma pauvreté
Mon inachèvement d'homme à peine né
Qui de sa fin s'approche déjà
(D'avoir été tout
Sauf menteur sauf trompeur sauf fanfaron
Sauf volage
Avec toi)
Je te demande pardon
De m'être éveillé entre tes bras
A tant d'horizons ensevelis
A tant d'envols brisés
A tant d'élans oubliés
De tendresse d'enfance assassinées
Niées trahies
De n'avoir su être
Ni distrait ni arrogant ni las
Je te demande pardon
D'un taux trop faible en inconstance
D'un déficit chronique d'indifférence
D'un manque profond de versatilité
De n 'avoir pu être
Ni faux ni violent ni bas
Je te demande pardon
De m'être éveillé entre tes bras
A tant d'horizons rêvés
A tant de forces qui sommeillaient
A tant de routes qui s'ouvraient
Par delà tes noirs cheveux emmêlés
Par delà nos membres démêlés
Par delà nos destins dénoués
Je te demande pardon
D'un défaut monstrueux de cynisme
D'un manquement grave à l'étiquette
De l'iconoclasme de bon aloi
D'une absence désolante de négativité
D'une entorse à la bienséante bienpensance
De la destructivité
A chaque fois que je pense à toi
Je te demande pardon
De n'avoir su
Te faire danser
Sur tous les airs les plus légers
Sur tous les airs les plus inspirés
Qui auraient pu t'enlever
Qui auraient pu te faire atteindre
A l'ivresse définitive
Qui auraient pu te faire oublier
Qui auraient pu t'enlever au monde
Je te demande pardon
De n'avoir pas été au rendez-vous
De toutes tes ivresses
De tous tes caprices tes goûts délicats
De tes désirs les plus fous
De l'obsession magnifique que tu me vouais
Que ton obsession soit devenue mienne
Que mon obsession de toi
Dure encore et encore
Alors que la tienne s'est envolée
Je te demande pardon
D'avoir eu le souffle coupé
A chaque fois que je t'ai prise
Dans mes bras
Comme par une pluie d'étoiles d'été
Comme par une chute de mondes oubliés
Comme par une avalanche de silence
Emporté
Dès que l'on s'est touché
Pour la première fois
Je te demande pardon
D'avoir vu ta beauté
D'avoir aimé la fragilité
De tant d'imperfection parfaite
De ne rien avoir trouvé à redire
En me réveillant à tes côtés
Je te demande pardon
D'avoir su si vite
D'un savoir si certain
Que je désirais te posséder
Pour mieux me déposséder de tout
En toi
Et de moi-même en premier
Je te demande pardon
De t'avoir fait l'amour
Si tôt et si fort
En présumant aveuglement
De notre plus absolue
Notre plus exacte proximité
Comme si nous nous connaissions
- Ce que je crois peut-être vrai ! -
Depuis mille vies depuis toujours déjà
Je te demande pardon
De m'être entre tes bras éveillé
A tant d'horizons de beauté
De possible de puissance de nouveauté
De pensée de création inouïes
D'avoir pénétré en toi
Comme l'on prie l'on communie
Je te demande pardon
De m'être dit ton derviche ton vassal
De t'avoir chantée
En dame de valeur
Comme si la beauté du monde
Etait encore
Comme si la noblesse des hauts récits
Existait encore quelque part
A redéployer
Comme si dans le monde d'aujourd'hui
La poésie l'amour
Pouvaient exister
Je te demande pardon
De ne m'être pas résigné
A ce que la norme soit normée
A ce que le devenir soit devenu
D'avoir enfreint les règles
Les plus élémentaires
Des conjugaisons admises par l'usage
Des concordances des temps
Je te demande pardon
D'avoir aligné ma conduite de vie
Sur la syntaxe de tes hanches
De n'avoir eu d'autre souci
Que la doctrine de tes lèvres
Souveraines et sages
De m'être insurgé
Dès notre premier baiser
Contre l'emploi du conditionnel passé
Je te demande pardon
De n'avoir pas su résister
A l'invitation
Infiniment éloignée
Et en même temps infiniment proche
Du premier regard d'amour
Que tu m'as distraitement lancé
De n'avoir pas su dire non
A l'appel vers l'infini
Que déclinaient tes immenses yeux bleus
Je te demande pardon
De ne pouvoir te pardonner
D'avoir sans raison
Ni faute avérée de ma part
(Autre que de t'avoir à mon tour
Trop vite et trop fort aimée)
Désavoué
Le gage d'amour
Que tu m'as pourtant donné
Je te demande pardon
D'avoir de la peine
Pour le mal que tu m'as fait
Pour le bien que tu m'as fait
Et puis trop vite retiré
Sans logique ni explication
Postulat ni argumentation
Comme dans un monde sans responsabilité
Où l'argent (qui est un nom de la lâcheté)
Règne en maître
On congédie les employés
Sur le moindre caprice du marché
Je te demande pardon
D'être un fou
D'être devenu fou de toi
A cause de ta folie
De t'aimer plus que ma vie ...

Patrick Hutchinson

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