Espagne / ETA

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Il y a 25 ans, un spectaculaire attentat de l'organisation séparatiste basque ETA contre le numéro deux du régime franquiste, l'amiral Luis Carrero Blanco, ébranlait la dictature espagnole et la condamnait à disparaître après la mort de son fondateur. Un quart de siècle plus tard, cet assassinat reste gravé dans la mémoire de bien des Espagnols comme l'événement qui a marqué le début de l'agonie du franquisme, alors que l'ETA n'était encore qu'un groupuscule balbutiant dont les attentats n'avaient fait que quatre morts en 15 ans.

Le 20 décembre 1973, la situation est tendue en Espagne alors que doit s'ouvrir dans la journée un important procès politique contre dix dirigeants du syndicat de gauche Commissions ouvrières. Comme chaque matin depuis 30 ans, l'amiral Carrero Blanco, 69 ans, nommé chef du gouvernement six mois plus tôt et personnage-clé du régime depuis les années 1940, se rend à la messe dans l'église des jésuites, au centre d'un Madrid quadrillé par la police anti-émeutes, en empruntant le même trajet que d'habitude. Peu aprés 9H30, une gigantesque explosion retentit dans la rue Claudio Coello, située derriére l'église d'où il vient de sortir. Les premiers appels à la police font état d'une explosion de gaz: quelques mois plus tôt, un accident similaire a fait 18 morts à Barcelone. Au milieu de la chaussée, un trou béant s'est creusé, vite rempli d'eau en raison de la rupture des canalisations environnantes. La possibilité d'un attentat contre Carrero Blanco ne traverse l'esprit de personne. D'ailleurs, la luxueuse voiture de l'amiral a disparu. Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes qu'elle est retrouvée: l'explosion l'a propulsée par dessus les toits, jusque dans la cour d'un couvent. A l'intérieur, Carrero Blanco agonise. Il mourra pendant son transfert à l'hôpital. La mort de Carrero Blanco est annoncée dans la matinée, mais les causes sont passées sous silence tandis que toutes les radios commencent à diffuser une inquiétante musique de Beethoven. La vérité n'est révélée qu'à minuit, lors d'une déclaration à la télévision du ministre de l'Information. Pendant des semaines, un commando de l'ETA a creusé un tunnel sous la rue Claudio Coello pour y placer une bombe. Les activistes ont effectué leurs excavations depuis un appartement situé au numéro 104, et se sont fait passer pour des sculpteurs pour justifier auprès des voisins les incessants coups de marteau et de burin. Après l'attentat, le commando est parvenu à quitter Madrid sans être inquiété et à se réfugier au Portugal, puis en France. Le 28 décembre, l'ETA revendique l'attentat, qu'elle a baptisé "Opération Ogre", au cours d'une conférence de presse historique à Bordeaux. Les historiens estiment que la mort de Carrero Blanco, symbole du "franquisme pur et dur" et principal homme de confiance du chef de l'Etat, a ruiné toutes les chances de subsistance de la dictature après la mort de Francisco Franco en 1975.

Cet attentat, le premier à coûter la vie à un chef de gouvernement européen depuis 1939, a également fait connaîre l'ETA au monde entier. Ce groupe armé a acquis avec l'Opération Ogre une notoriété qui favorisera la persistance de la lutte armée au Pays basque bien après l'instauration de la démocratie. Un quart de siècle plus tard, le mystère continue à peser sur les "dessous" de l'attentat, beaucoup estimant que l'ETA n'a pu le commettre sans de solides appuis extérieurs. Mais les hypothèses les plus en vogue, celles de complicités au sein de la police espagnole et même d'un complot ourdi par les services secrets américains, n'ont jamais été sérieusement prouvées.

Copyright © Jean Bruno / La République des Lettres, Paris, dimanche 20 décembre 1998. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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