Hans Henny Jahnn

Hans Henny Jahnn

Unanime, la presse a salué en 1993 la traduction et la parution en français du chef-d'oeuvre de Hans Henny Jahnn: Le navire de bois. Un Kafka navigateur jumeau de Gordon Pym ayant comme carte de voyage Les filles du feu. C'est en effet au coeur même du roman que vogue ce navire dont les cales abritent un labyrinthe aux réactions imprévisibles. L'équipage, les officiers, un passager clandestin, une jeune femme, un malaise grandissant, une disparition, la découverte d'un piège vide, sans mécanisme, l'étrange et le naufrage. L'écriture de Jahnn ne porte pas le texte, elle le produit de manière stupéfiante.

Ugrino est un roman gothique où la force du rêve est mise à l'épreuve de la mort. Un mouvement d'écriture qui oscille entre réel et imaginaire; témoignage aussi d'une initiation spirituelle inachevée, un Bardo, un Temps retrouvé. L'écrivain perd la mémoire, questionne sa langue dans l'espoir d'une révélation. Et sans doute, l'obtenant, cesserait-il d'écrire si justement la langue, par un coté génératrice, par l'autre destructrice, ne recelait dans son élan même la force qui use l'Orient: "Il n'existait certainement qu'une seule chose, mais la parole avait besoin d'un sens, l'amour d'un objet, Dieu de pouvoir, et le rut d'un corps... Tout cela est vain !" Dans l'imminence à jamais trahie d'une révélation, s'autodéportant vers un état d'exaspération limite, Hans Henny Jahnn crie l'insupportable nudité de l'âme humaine: "Une âme m'avait été donnée. Et c'était effroyable. Il n'y avait aucun secours, aucun chemin... Mon oeuvre, c'est aussi mon ciel et, dans ma solitude, mon enfer.

Dans Treize histoires peu rassurantes, Hans Henny Jahnn se livre avec une maîtrise consommée aux exercices d'écriture et de mise en abîme qu'il lui fallait tenter avant d'oser l'époustouflant Navire de bois. Il faut en effet tout le génie du diable pour nouer dans un même regard treize nouvelles aussi disparates ! Magie avec Kebab Kenya, abîmes de la chair avec Les mangeurs de confiture, pureté de l'innocence avec Un enfant pleure, mécanismes de la fascination avec Le choix d'un domestique, et ce petit chef-d'oeuvre de réalisme métaphysique: Le plongeur... Autant de joyaux qu'on lira puis relira avec la même curiosité, la même stupéfaction. L'éclair d'une seule vision, treize univers ! Hans Henny Jahnn agglomère comme en se jouant les éléments d'un cristal impeccable !

Copyright © Claude Margat / La République des Lettres, Paris, jeudi 01 décembre 1994. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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