Irving Kristol

Irving Kristol

• Irving Kristol : Néo-Conservatisme, autobiographie d'une idée.

Irving Kristol appartient à cette remarquable génération qui parvint à maturité sur les bancs du City College de New York juste avant la seconde guerre mondiale. Il y avait parmi ses amis de cette époque un Daniel Bell, un Irving Howe, un Nathan Glazer, et bien d'autres ayant fait depuis d'influentes et remarquées carrières. C'étaient des intellectuels juif-américains en gestation, élèves du City College parce que c'était la seule université qui acceptait de les accueillir ou bien la seule qu'ils pouvaient s'offrir.

La carrière d'Irving Kristol en aura été l'exemple même. Il est né à Brooklyn dans une famille de juifs orthodoxes. Au City College il s'engagea au côté des trotskystes pendant trois ou quatre années et, au cours de leurs meetings, rencontra sa femme Gertrude Himmelfarb, la plus érudite moitié de cet impressionant couple. Aujourd'hui, il passe sur cette expérience trotskyste sans s'appesantir mais avoue en avoir beaucoup appris et n'avoir aucun regret. Après avoir accompli son service militaire dans l'infanterie en Europe pendant la seconde Guerre mondiale, ils allèrent ensemble à Cambridge où sa femme fit des recherches pour un livre sur Lord Acton, un exemple du tempérament des Kristol qui n'ont jamais eu peur de traiter de presque tous les sujets.

Sa carrière commença alors. Il fut engagé à la revue Commentary où il travailla pendant cinq années, finissant par en devenir le Rédacteur en chef. C'est à Commentary qu'il découvrit son style, en 1952, avec un article très controversé sur le sénateur Joe McCarthy.

Après Commentary, et grâce aux soins de Sidney Hook, son "maître", Irving Kristol prit la direction du jeune "Comité Américain de la Liberté Culturelle", un emploi qu'il ne tînt que dix mois environ car le Comité était beaucoup trop divisé sur de nombreuses questions, y compris sur la nécessité et les moyens de s'opposer à McCarthy. Kristol dit qu'il n'était pleinement d'accord avec aucune des factions, et essaya de s'interposer entre elles. En 1953, Kristol et Stephen Spender, co-rédacteur, furent choisis pour fonder Encounter, la nouvelle revue du Congrès pour la Liberté Culturelle, qui était basé à Londres. Hook l'a à nouveau sponsorisé sur ce poste. Kristol dirigeait la revue pendant que Spender obtenait des articles, principalement d'auteurs britanniques. Kristol dément les rumeurs d'alors selon lesquelles la C.I.A. finançait Encounter et explique que "l'idée même d'intrigues éditoriales secrètes était non seulement impensable mais littéralement impossible".

à Londres, pendant les cinq années qui suivirent, Kristol et Himmelfarb sont passés d'un vestige du libéralisme à un vrai conservatisme traditionnel. Ils revinrent à New York quand Max Ascoli, éditeur du Reporter, demanda à Kristol en 1958 d'en être le Rédacteur, ce qu'il fit pendant plus d'un an. Ensuite, il essaya d'écrire un livre sur "l'évolution de la Démocratie américaine". Cette expérience difficile le guérit de toute volonté d'écrire et il se contenta alors de rédiger des essais et des articles. Il passa les dix années suivantes dans une autre maison d'édition, Basic Books, où il devint vice-président. Mais il ne pensait pas être fait réellement pour l'édition. il s'en échappa en 1965 pour fonder, avec Daniel Bell comme co-rédacteur, une revue trimestrielle, The Public Interest, spécialisée dans les problèmes nationaux. Les fonds (10.000 dollars pour la première année de parution) étaient apportés par un investisseur de Wall Street. Avec la nomination comme candidat démocrate du sénateur George McGovern en 1972, Kristol et son petit groupe décidèrent qu'ils n'étaient désormais définitivement plus libéraux en quoi que ce soit et qu'ils n'avaient plus leur place dans le Parti démocrate.

Après avoir quitté Basic Books, Irving Kristol passa dix huit années à l'université de New York comme professeur des "Valeurs urbaines", poste pour lequel encore Sidney Hook avait fait pression. C'est à cette époque qu'émergea le Mouvement Néo-conservateur, baptisé ainsi par le leader socialiste Michael Harrington, qui n'entendait pas le flatter. Kristol et ceux qui partageaient ses opinions - Jeanne Kirkpatrick, Michael Novak, Ben Wattenberg - s'installèrent officiellement à Washington, dans les bureaux de l'American Enterprise Institute, un cercle sans éclat de réflexion de Droite. Kristol dit qu'il constata pour la première fois dans les années soixante dix l'impuissance politique fondamentale du conservatisme traditionnel, surtout celui représenté par le gouvemement Ford. Quoiqu'il en soit, la nouvelle religion émergea entre 1968 et 1972; en 1968, Kristol soutenait la candidature de Hubert Humphrey; en 1972, il se prononça en faveur de Richard Nixon. Le néo-conservatisme était lancé et florissait, avec Kristol comme "parrain" reconnu.

En 1987, les Kristol déménagèrent de New York à Washington. Le changement d'ère géographique avait des implications politiques. Il rapprocha Kristol des centres de décision politique des Etats Unis et déplaça son intérêt vers l'économie et la politique étrangère. Il est maintenant l'éditeur d'une revue de politique étrangère, L'Intérêt National. Un de leurs deux enfants, William, est devenu l'une des têtes pensantes de l'aile droite du Parti républicain, travaillant pour Dan Quayle et lançant récemment une nouvelle revue conservatrice. La famille Kristol va droit devant.

Voici tracées les grandes lignes de l'itinéraire d'irving Kristol, depuis son origine au sein d'une famille juive pauvre jusqu'à la célébrité et le pouvoir à Washington. Cela ressemble un peu à l'essor de Henri Kissinger, immigré devenu Secrétaire d'Etat. Ces deux exemples témoignent des nombreuses opportunités de carrière qu'il y eût aux Etats Unis après la deuxième guerre mondiale, carrières jusqu'alors inimaginables pour les Juifs. La plupart des expériences professionnelles de Kristol relèvent du joumalisme ou de l'édition. Mais dans le journaliste pointait déjà l'essayiste idéologue. Ce qui confère à son oeuvre une dualité particulière. De certains textes transparaissent une agitation et un opportunisme journalistiques, mais la plupart essaient de traiter de questions aussi sérieuses qu'intemporelles.

Néo-conservatisme: autobiographie d'une idée, le dernier livre d'Irving Kristol, est singulier. Il est constitué de quarante et un chapitres, certains font quatre pages, un autre quarante. Il est introduit par une note autobiographique, rédigée par l'auteur dans sa soixante quinzième année, et de laquelle sont tirées la majorité des informations que j'ai données sur sa carrière. Un des articles a été écrit il y a longtemps, en 1949, un autre en 1995. C'est le quatrième recueil d'articles et d'essais de Kristol. Mais les acheteurs des recueil précédents devraient se méfier. Deux tiers environ des articles de ce recueil ont été publiés dans trois livres précédemment publiés mais désormais épuisés (De l'idée de Démocratie en Amérique, 1972; Encouragements pour la Démocratie, 1978 et Réflexions sur la Démocratie, 1983). Kristol a pour habitude de recycler ses livres. 249 pages, c'est-à-dire la moitié des 486 pages de son dernier livre ont été publiées une première fois dans les années 1970, 10 pages ont été publiées dans les années 1980 et 77 dans les années 1990. En conséquence, la plus grande partie de ce volume nous renvoie aux années de gestation du néo-conservatisme, dans les années 1970 ou même avant. Kristol lui-même n'est plus très sûr d'adhérer aux idées exprimées dans ces pages. Comme il l'admet, il serait difficile "d'harmoniser les différences de ton" et les "contradictions occasionnelles" que l'on trouve dans ces écrits. Néanmoins, il a été surpris et même impressionné par "la cohérence d'une certaine forme d'esprit dans ce recueil". Les lecteurs découvriront sans doute une "forme d'esprit", mais il leur sera difficile d'y trouver "l'autobiographie de l'idée du néo-conservatisme". Les textes peuvent être cités comme autant d'exemples de "l'idée", mais c'est trop peu pour une genèse. Mises à part quelques remarques issues des souvenirs de Kristol, les origines, le développement et l'influence du néo-conservatisme doivent être cherchées ailleurs ou restent sans doute encore à écrire.

Le Néo-conservatisme a toujours été un concept vague et ambigu. Sa nature insaisissable a été très récemment évoquée par Kristol lui-même: "le Néo-conservatisme diffère sur plusieurs points du conservatisme traditionnel sans qu'il ait toutefois son propre programme. La substance de quelque ordre du jour en particulier peut n'avoir pas de lien avec le Néo-conservatisme, c'est plutôt une inspiration pour l'esprit".

Dans son troisième recueil, Irving Kristol a inséré un texte à demi-humoristique intitulé Les confessions d'un véritable néo-conservateur, autoproclamé, peut-être le seul, ce qui est au moins une tentative pour raconter ce qu'est le Néo-conservatisme, alors que son dernier livre ne tente plus rien. Dans le texte antérieur Kristol affirmait: "Je pense vraiment que le Néo-conservatisme existe mais que ce n'est pas un mouvement, il a simplement été une impulsion qui a secoué le monde intellectuel, une conviction ou une façon de penser mais certainement pas une école de pensée". Il fit alors la liste de huit caractéristiques distinctives mais décrites de façon plutôt abstraite, comme "l'anti-romantisme", "sa philosophie politique pré-moderne" et son "attachement détaché à l'éthique et la société bourgeoise". On avait commpris par cela que le Néo-conservatisme, avec un "attachement détaché", soutenait le capitalisme, et même plus comme l'exprime Kristol dans le titre de son deuxième recueil, Double Hourrah pour le capitalisme.

Peu de choses ont changées depuis lors. Dans ses mémoires autobiographiques Irving Kristol décrit encore le Néo-conservatisme comrne "une impulsion" ou "une conviction" et "un phénomène de génération". Sa contribution la plus importante a prétendument été d'élargir le conservatisme pour y inclure une "philosophie morale et politique et même une pensée religieuse". Cela aurait apporté une dimension intellectuelle au conservatisme traditiormel. Il a pris fait et cause pour les économistes de l'offre. Un tel catalogue de formules nous apprend beaucoup sur le genre de Néo-conservatisme de Kristol, mais ne correspond pas forcément aux définitions de cette "impulsion". Le contexte historique a tellement changé entre les années 1970 et 1990 que son livre semble venir d'une époque révolue.

Les textes des années 1990 sont plus pauvres et différemment écrits, traitant différents genres de problèmes. Beaucoup parmi les anciens textes sont de longs essais pêchant par abstraction; les plus récents sont courts, actuels et journalistiques. La plupart sont des reprises des pages Op-Ed du Wall Street Journal. Le choix des textes privilégie si manifestement les années 1970 qu'il semble que Kristol souhaite être représenté par les essais qu'il a écrit il y a vingt ou trente ans. Nous avons un gros livre tout droit sorti du passé de Kristol et un plus petit, de cru plus récent.

Ce recueil donne au lecteur l'occasion de juger de l'épreuve du temps sur les travaux les plus anciens de Kristol. Dans les années 1970, il était sous la coupe puissante de deux influences, personnelle et politique. La première était son adhésion passée au socialisme et au libéralisme: ensemble ils participent de dénonciations quasi obsessives. L'autre est l'expérience de la guerre du Vietnam qui le dérange encore, et l'essor de la Nouvelle Gauche. Ces influences l'aidèrent à constituer l'arrière-plan immédiat de ses essais. J'ai choisi trois bouts de la pensée de Kristol comme exemple de sa "forme d'esprit". Ils sont tous issus des années 1970, lorsque Kristol travaillait à l'élaboration des idées principales qui le caractérisent encore aujourd'hui, si leur prédominance dans son dernier recueil est significatif de la façon dont il souhaite être perçu par la postérité.

Une des idées principales de Kristol est celle de "nouvelle classe". La notion a été utilisée par Milovan Djilas pour décrire la bureaucratie soviétique et communiste en général. Kristol l'a appliquée à une "bonne proportion des diplômés de l'enseignement supérieur que constituent les scientifiques, les enseignants et les fonctionnaires délégués à l'enseignement, ou bien les cadres des agences de communication, les psychologues et les travailleurs sociaux, les avocats et les médecins du secteur public en expansion, les urbanistes et le personnel des fondations importantes, la frange supérieure de la bureaucratie gouvernementale, etc.". Ces gens représentent une "classe nombreuse, indispensable et déraisonnablement puissante". Ils ne "contrôlent pas les media, ils sont les media", tout comme ils sont notre "système éducatif, notre système de santé publique et de sécurité sociale, et plus encore". Cette classe n'est selon Kristol "pas tellement intéressée par l'argent mais très vivement par le pouvoir". Elle voulait "que le pouvoir soit redistribué au gouvernement au sein duquel elle aurait son mot à dire". Kristol affirme: "la simple vérité est que les cadres, dans nos sociétés modernes bureaucratisées, sont engagés dans une lutte des classes contre le monde des affaires pour le pouvoir et le prestige. La nouvelle classe veut "diriger notre société". La riposte de la "société bourgeoise" est faible. Elle semble incapable d'expliquer et de justifier ses inégalités, et comment elles contribuent ou sont compatibles avec le bien commun". La situation est si désespérée que les dirigeants des grandes entreprises "ne peuvent boire de martini sur leur note de frais sans qu'ils ne deviennent les cibles d'un politicien~populiste". Il associe également la nouvelle classe au millénarisme. Cette croyance est "très puissante - on peut être tenté de dire irrésistible - parce qu'elle a été associée à la rationalité scientifique et à la technologie moderne". En fait, Kristol prétend que le fascisme est une rébellion "contre la tyrannie véritable ou attendue d'un rationalisme utopique radical", une dérive qui ressemble fort à une justification du fascisme, bien qu'il pense que la connexion soit "excessive et irrationnelle". "L'impératif collectiviste" est si fort qu'il se "nourrit même de ses propres échecs". Le "citoyen bourgeois" est à ce point menacé "qu'il est devenu une espèce en voie de disparition".

Après l'idée de "nouvelle classe", Irving Kristol développe celle de la "nouvelle lutte des classes". Il redéfinit la notion pour signifier la lutte entre "les cadres" et la "communauté d'affaires" pour le prestige et le pouvoir. Cette nouvelle classe "persuadée d'avoir les capacités de diriger notre société s'en arroge le droit". Mais ces cadres ne sont pas à l'origine de leur "mécontentement idéologique", ils le doivent aux "intellectuels - poètes, romanciers, peintres et hommes de lettres". Cette menace des cadres et des intellectuels est également combattue par la classe ouvrière et la frange défavorisée de la classe moyenne, qui sont "fondamentalement fidèles à l'orde bourgeois".

Mais il y a des lueurs d'espoir malgré les sombres augures. Kristol se posa en défenseur du Capitalisme selon deux principes. Le premier est la toute puissance du royaume des idées (il utilise des italiques). Les idées amènent "la crise de la modernité" qui pouvait être dépassée à condition de développer de "nouvelles idées ou une nouvelle version d'anciennes idées". Il insiste sur le fait que "ce sont les idées qui dirigent le monde". Le capitalisme était autrefois défendu par "la religion et l'éthique bourgeoise". Sans elles, le capitalisme est "sans défense face aux offensives basées sur l'éthique". De cette façon, Kristol a ouvert la voie néo-conservatrice et s'est proposé de voler à la rescousse du Capitalisme, lui procurant les armes d'un nouveau crédo et d'une nouvelle religion.

Si Irving Kristol a apporté de nouvelles idées à la prétendue crise du conservatisme c'est en insistant sur le rôle des idées dans le sauvetage du Capitalisme. Kristol dénonce "l'indifférence à la culture" des hommes d'affaire et leur "philistinisme rampant". Ils défendent le capitalisme "avec des arguments amoraux" alors qu'il aurait besoin d'une "substance morale et intellectuelle". Malheureusement, "la religion est aujourd'hui sans effet" et "l'éthique bourgeoise n'est plus à la mode". Il plaide donc pour une remise au goût du jour de la religion et des "valeurs bourgeoises", destinées à restaurer le Capitalisme. En fait il n'y a rien de plus dans le conservatisme de Kristol que ces homélies ordinaires, mais avancées avec certitude et panache.

Les réflexions de Kristol des années 1970 sont d'une lecture étrange aujourd'hui. Le Capitalisme et la société bourgeoise étaient-ils si menacés dans les années 1970 ? A cette époque la Nouvelle Gauche n'était rien et la guerre du Vietnam s'essoufflait. Les intellectuels, les professeurs et les nombreux monstre-épouvantails de Kristol étaient-ils vraiment en train de comploter pour prendre le pouvoir et destabiliser les notables et l'ordre établi? Ont-ils été si près d'y parvenir? Après tout, Richard Nixon a remporté les élections de 1972 et peu de temps après Kristol fut invité à la Maison Blanche pour dîner.

Rétrospectivement, les thèses idéologiques des années 1970 d'Irving Kristol semblent n'être guère plus que des fantasmes politiques. Les intellectuels libéraux n'ont jamais été aussi irrésistiblement attirés par le pouvoir, ils n'ont même jamais été proches de réussir. Ses propos, republiés aujourd'hui apparaissent comme autant d'échos d'un passé mythologique.

Copyright © Théodore Draper / La République des Lettres, Paris, samedi 17 novembre 2018. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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