Lou Andreas-Salomé

Lou Andreas-Salomé

Femme de lettres et psychanalyste de langue allemande d'origine russe, Lou Andreas-Salomé est née le 12 février 1861 à Saint-Pétersbourg (Russie).

Louise (ou Lou) von Salomé est d'ascendance danoise par sa mère et française par son père, un Allemand des pays Baltes descendant des Huguenots, devenu général de l'armée russe, conseiller d'État et, sous Alexandre II, inspecteur de l'armée. Lou naît dans un milieu germanophone, de confession religieuse réformée, marquée par l'esprit piétiste. Outre l'héritage religieux de l'enfance, le triple patrimoine linguistique — russe, français, allemand — marquera à tout jamais son itinéraire intellectuel. La mort de Gustav von Salomé, le 23 février 1879, coïncide avec le départ de Lou d'Europe occidentale et son affranchissement croissant des codes sociaux en usage à son époque. Sa mère meurt en 1913.

Sigmund Freud consacra à Lou Andreas-Salomé un éloge funèbre qui retrace, en ses axes dominants, les étapes d'une vie et d'un travail marqués par de grandes rencontres: celle du fondateur de la psychanalyse d'abord, à Vienne, en octobre 1912. On sait que Freud assigna à Lou une place tout à fait privilégiée dans l'investigation clinique et théorique de la science des âmes. Leur dialogue dans la Correspondance ou les écrits l'atteste. "Compreneuse par excellence" qui "comprend plus et mieux que ce qu'on lui soumet", qui défie souvent et de façon féconde le goût de l'abstraction, de la distinction, si cher à Freud par méthode, telle est bien, dès le 25 mai 1916, la perception aigüe que l'éloge de février 1937 corrobore.

Mention est faite, en second lieu, mais de façon très allusive, de la rencontre de Nietzsche dans la basilique Saint-Pierre, à Rome, en avril 1882. À l'autre bout de la chaîne des âges, les mots du philosophe prononcés alors demeurent célèbres: "De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ?" Nietzsche pense enfin avoir trouvé la personne "faite pour sa philosophie". Lou n'a en tête, à l'époque — elle a vingt et un ans — que de "brûler du feu de la vie" et d'affirmer l'unique valeur du "Je".

Elle propose à Paul Rée et à Nietzsche de constituer une sorte de "trinité". Elle passe une grande partie de l'été à Tautenburg en compagnie de Nietzsche et commence à écrire. Convaincue du "caractère fondamentalement religieux" de leur nature, elle mesure aussi tout l'abîme qui les sépare l'un de l'autre. Les notes du Journal de Tautenburg donneront lieu, douze années plus tard, aux deux premières parties de l'ouvrage qu'elle consacrera à Nietzsche: sa personnalité, ses métamorphoses (1894).

Lou von Salomé comprend la "valeur de la douleur en tant qu'instrument de connaissance" pour Nietzsche, perçoit sa personnalité héroïque, sa "puissance extraordinaire à triompher des souffrances les plus impitoyables", sa capacité de régénération intellectuelle, sa propension à créer dans et par le tragique. À partir de novembre 1882, Nietzsche et Lou ne se reverront plus. Le philosophe donnera au monde son plus beau texte après cette rencontre: Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885). La figure de l'aigle ou du serpent qui lui sert à caractériser Lou se retrouve, ô combien, dans cet ouvrage.

De son côté, elle fait paraître en 1885 son premier roman, Une lutte pour Dieu, sous le pseudonyme d'Henri Lou, qui la rend célèbre dans l'Europe littéraire. Le roman retrace abondamment, même sous la forme déguisée de fiction, des pans entiers de la relation triangulaire complexe de Paul Rée, Nietzsche et elle-même.

L'éloge funèbre de Freud ne mentionne pas le mariage de Lou von Salomé, le 20 juin 1887, avec l'orientaliste Fiedrich-Carl Andreas. Ce mariage a pour originalité de ne pas être consommé mais oriente de façon définitive Lou vers la voie de l'écriture: elle se consacre à Henrik Ibsen. Les Personnages féminins d'Ibsen (1892) forment son premier ouvrage savant. Parallèlement à ces travaux littéraires, Lou Andreas-Salomé s'adonne de 1891 à 1898 à des essais sur la religion. Le texte de 1896 notamment, Jésus le Juif, est lu par Rainer Maria Rilke qu'elle ne connaît pas encore. Le roman Ruth (1895) relatant, là aussi par le déplacement de la fiction, son premier amour pour le pasteur Hendrik Gillot, affermit une nouvelle fois sa renommée littéraire.

La rencontre de Rilke, en mai 1897, est la troisième évoquée par Freud. "Elle fut à la fois la muse et la mère attentive du grand poète Rainer Maria Rilke, qui éprouvait tant de détresse dans la vie." Âgée de trente-six ans, Lou Andreas-Salomé noue avec le poète de vingt-deux ans une relation amoureuse intense, même si elle ne dure pas longtemps sous ce mode mais connaît la métamorphose de l'amitié et de la tendresse jusqu'à la mort de Rilke, le 29 décembre 1926. La Correspondance de Rainer et de Lou (1897-1926) est à cet égard un document exemplaire: elle permet de suivre la transformation d'un lien que le temps ne disjoindra pas et l'évolution des troubles psychiques de Rilke. Rétrospectivement, et à la lumière de sa pratique analytique, Lou écrit le 12 décembre 1925: "C'est moi que Dieu a rendue coupable en ne me permettant pas de mettre à ta disposition, lorsque nous nous somes connus, mon savoir et ma pénétration d'aujourd'hui."

Et pourtant, en 1911-1912, Lou avait pesé de tout son poids pour dissuader le poète d'entreprendre une thérapie de type analytique. Rilke choisit alors de garder ses démons: "Si l'on expulsait mes démons, mes anges auraient peur", dira-t-il. Lou Andreas-Salomé lui consacre un essai en 1928. Une production littéraire et psychologique intense l'a préparée de plus en plus à découvrir de l'intérieur la psychanalyse: L'Humanité de la femme (1899), Réflexions sur le problème de l'amour (1900), L'Érotisme (1910) — écrit à la demande de Martin Buber en 1906 — Psychosexualité (1917) [Textes regroupés en français dans Éros, 1984]. Deux romans sont également contemporains de la proximité amoureuse de Rainer Maria Rilke: Fénitschka et Une longue dissipation (1898).

Le romanesque croise étrangement les écrits autobiographiques de la vieillesse, dont notamment Ma vie, autobiographie posthume publiée en 1951. Dans les Carnets, en juillet 1934, Lou Andreas-Salomé écrit: "un fait m'a souvent émue. Après ma séparation d'un partenaire, son absence n'enlevait rien à l'amour que je lui portais mais lui donnait après coup une importance nouvelle car il échappait ainsi aux éxagérations déformantes que l'amour surimposait à son individualité. Il recouvrait sa réalité propre." On connaît le mot-diagnostic de Freud alors: "Savez-vous ce que c'est en profondeur ? de la froideur."

Est-ce cette "froideur" qui conditionna la psychanalyste dans l'art patient et généreux de l'écoute d'autrui ? Freud conclut l'éloge funèbre par ces mots. "Sa personnalité demeure dans l'ombre. Elle était d'une modestie et d'une discrétion peu communes. Elle ne parlait jamais de sa propre production poétique et littéraire. Manifestement, elle savait où chercher les véritables valeurs de la vie. Quiconque l'approchait était très fortement impressionné par la sincérité et l'harmonie de son être."

Lou Andreas-Salomé est morte à Göttingen le 05 février 1937.

Copyright © Anne Baudart / La République des Lettres, Paris, lundi 17 décembre 2018. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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