William Blum / Oussama ben Laden

William Blum / Oussama ben Laden

Dans son message du 19 janvier 2006 diffusé sur Al-Jazira, Oussama ben Laden a cité un excellent livre publié aux Etats-Unis en 2001 mais passé jusqu'alors presque inaperçu : Rogue State: A Guide to the World's Only Superpower de William Blum, traduit en France en 2002 sous le titre Etat voyou: un guide de la seule superpuissance mondiale (Éditions Parangon). Dans ce message audio comportant à la fois une proposition de trêve et des menaces de nouveaux attentats contre les États-Unis, le chef du réseau Al-Qaeda recommandait notamment aux auditeurs du monde entier ceci : "Si le président Bush continue à mentir et à opprimer, il vous sera utile de lire Rogue State", accompagné de quelques autres citations bien choisies tirées d'un autre livre du même auteur, Freeing the World to Death: Essays on the American Empire (Libérer le monde jusqu'à le tuer: Essais sur l'Empire américain). Résultat, l'essai politique de William Blum qui se trainaît à la 205.000ème place des ventes sur la librairie en ligne Amazon est remonté en quelques jours dans les toutes premières places, dépassant même le Da Vinci Code, à la grande fureur de l'équipe néo-conservatrice au pouvoir qui voit d'un très mauvais oeil le nouveau succès mondial de ce brulôt anti-Bush. L'auteur lui, qui précise bien qu'il n'a que mépris pour le fondamentalisme religieux, trouve cette promotion inattendue "amusante" et estime que "C'est aussi bien que d'être un livre Oprah Winfrey" (sorte de Bernard Pivot américaine dont l'émission télé à succès propulse à coup sûr tout livre cité sur la liste des best-sellers).

Voici quelques extraits de Freeing the World to Death, apparemment apprécié par Ben Laden: "Si j'étais président, j'arrêterais définitivement en quelques jours les attaques terroristes contre les États-Unis. D'abord, je présenterais mes excuses à toutes les veuves, aux orphelins, aux personnes torturées, à celles tombées dans la misère, aux millions d'autres victimes de l'impérialisme américain. Ensuite, j'annoncerais aux quatre coins du monde que les interventions américaines dans le monde sont définitivement terminées, et j'informerais Israël qu'il n'est plus le 51ème État des États-Unis mais dorénavant, chose curieuse à dire, un pays étranger. Et puis, je réduirais le budget militaire d'au moins 90%, utilisant le surplus à payer des réparations aux victimes. Ce serait plus que suffisant. Le budget militaire d'une année, soit 330 milliards de dollars, équivaut à plus de 18.000 dollars de l'heure depuis la naissance de Jésus-Christ. Voilà ce que je ferais les trois premiers jours. Le quatrième jour, je serais assassiné."

William Blum, 72 ans, historien et politologue, est un ancien fonctionnaire du département d'État américain où il a occupé des postes de responsabilité dans les services des Affaires étrangères et de l'Informatique. Il a démissionné en 1967 en raison de son désaccord avec l'agression contre le Vietnam. Il a ensuite fondé The Washington Free Press, un des premiers journaux alternatifs de la capitale US. A l'instar des Noam Chomsky, Oliver Stone, Gore Vidal ou encore Norman Mailer — mais en moins connu --, il est devenu l'un des plus farouches intellectuels de gauche s'opposant à la Droite américaine et en particulier à George W. Bush. Dans plusieurs livres publiés récemment — L'Etat Voyou, Les Guerres scélérates et Mythes de l'Empire — le pamphlétaire accuse et démontre comment, sous couvert de liberté, de démocratie et de droits de l'homme, les États-Unis commettent des actes criminels barbares et agissent de la façon la plus belliqueuse qui soit. Fin connaisseur de l'histoire récente de son pays, il explique, arguments à l'appui, que les ingérences états-uniennes à l'étranger visent essentiellement à "renverser des gouvernements qui ont osé faire face aux campagnes impérialistes de Washington, dont le seul but est d'imposer le capitalisme au monde entier". Il rappelle aussi que, s'il n'y a pas de justification à l'attentat terroriste du 11 Septembre, il y a aussi des raisons auxquelles la politique internationale menée par les Etats-Unis n'est pas étrangère.

Outre l'explosion mondiale des ventes de son livre, la mention de Ben Laden a également propulsé l'écrivain dissident à la une des hebdos et des chaînes de télé américaines. En bon militant gauchiste il n'hésite pas à utiliser cette nouvelle notoriété médiatique pour dénoncer à des millions d'américains les actions tordues de l'équipe Bush ou de l'armée et des services secrets en matière d'anti-terrorisme, prédisant que "la guerre contre le terrorisme menée par Washington est condamnée au ratage, comme l'a été sa guerre contre la drogue".

Du coup, le gouvernement et les médias néo-conservateurs américains l'ont mis dans leur ligne de mire. Invité à la prochaine Foire internationale du Livre de Cuba (du 02 au 12 février), William Blum a déjà reçu l'injonction officielle de ne pas s'y rendre, ceci en vertu des restrictions imposées par Washington aux voyages des intellectuels et des artistes américains à Cuba et dans d'autres pays de "l'axe du mal".

Copyright © Jean Bruno / La République des Lettres, Paris, samedi 28 janvier 2006. Droits réservés pour tous pays. Toute reproduction totale ou partielle de cet article sur quelque support que ce soit est interdite. Les citations brèves et les liens vers cette page sont autorisés.

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