Albert Camus
Albert Camus

Romancier, dramaturge et essayiste, Albert Camus est à Mondovi, village du Constantinois (Algérie), le 7 novembre 1913. Il est mort à Villeblevin, près de Montereau, le 4 janvier 1960.

C'est à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt, qu'Albert Camus passe son enfance et son adolescence, marquées par la pauvreté matérielle de sa famille et par la présence éclatante du soleil méditerranéen. Il n'oubliera jamais ni l'une ni l'autre: "La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout." De son père, ouvrier agricole, mort à la guerre en 1914, il ne connaîtra qu'une photographie, et quelques anecdotes, par exemple son dégoût devant une exécution capitale. À sa mère, qui pense et parle difficilement, et "qui ne savait même pas lire", le lie "toute sa sensibilité". On peut penser que le désir et la volonté d'être écrivain, qu'il reconnaît très tôt en lui-même, ont tenté de répondre à cette absence et à ce silence.

À dix-sept ans, élève boursier au lycée d'Alger, Albert Camus est atteint d'une tuberculose dont les rechutes seront nombreuses, qui lui interdira de se présenter à l'agrégation de philosophie, et viendra souvent interrompre ou ralentir des activités que sa menace permanente aura sans doute contribué à multiplier. La maladie enseigne brutalement à l'adolescent épris des joies du corps, amateur de football et de bains de mer, qu'il est mortel, et solitaire. La rencontre de Jean Grenier, son professeur, son modèle, puis son ami, la découverte de Nietzsche sont capitales.

Un premier mariage, en 1934, est rompu deux ans plus tard. En 1936, Albert Camus soutient à la faculté d'Alger un diplôme d'études supérieures sur "Métaphysique chrétienne et Néoplatonisme". Parallèlement aux divers métiers qu'il exerce, il milite activement au sein de mouvements contre le fascisme, pour la paix, pour l'avènement d'une culture populaire, bientôt pour l'Espagne républicaine. Sous l'égide du Parti Communiste, auquel il adhère en 1935, il fonde une troupe de théâtre, "Le Théâtre du Travail", où il est à la fois acteur, metteur en scène et adaptateur d'André Malraux, d'André Gide et d'Eschyle. Il participe à la rédaction de Révolte dans les Asturies pour cette troupe. Lorsqu'en 1937 il quitte le PC — qui cessait de soutenir le nationalisme algérien — il fonde "Le Théâtre de l'Équipe", dont le répertoire atteste son goût pour le théâtre espagnol ou élizabéthain. La passion du théâtre restera une des constantes de sa vie. Elle n'exclut pas le désir fondamental d'écrire pour "témoigner" de ce qu'il connaît: la vie dans un "quartier pauvre", où s'est découvert pour lui le "sens vrai de la vie".

Après diverses tentatives romanesques, les essais de L'Envers et l'Endroit, sa première oeuvre, publiée en 1937, allient le récit d'expériences personnelles, venues de l'enfance ou de voyages récents en Europe centrale et à Palma, celui de scènes vues ou de choses entendues, et la réflexion sur leur portée symbolique et leur signification morale. Ils disent la beauté du monde, mais aussi qu'il n'y a "pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre". Dès cette époque, Albert Camus donne au roman une visée philosophique: "Si tu veux être philosophe, écris des romans". Il ne publie pas La Mort heureuse, achevée en 1938, dont il reconnaît sans doute le manque d'unité. Sa pensée, qui refuse de se complaire dans l'abstraction, et s'appuie sur la contemplation lucide du monde, le goût du bonheur, la pleine conscience de la mort, s'exprime parfaitement dans l'admirable lyrisme charnel de Noces (1939).

Une première version de Caligula, poétique et romantique, est terminée en 1941. En même temps, Albert Camus trouve dans le journalisme un mode d'action et d'expression qui lui convient. Entre 1938 et 1940, il écrit dans Alger républicain, organe du Front populaire, puis dans Soir républicain, dont il est rédacteur en chef, de nombreux articles, très variés: politique ou polémique nationale ou locale, chroniques judiciaires et littéraires, reportages, dont le remarquable Misère de la Kabylie. Malgré son pacifisme profond, il tente de s'engager à la déclaration de la guerre, alors que la maladie l'a fait réformer, par un sentiment de solidarité dont La Peste recueillera les échos. En 1940, il quitte l'Algérie. À part un long séjour à Oran en 1941, il n'y reviendra plus que de loin en loin; mais le souvenir lumineux de sa terre natale nourrira bien des pages.

Remarié en 1940, Albert Camus travaille comme technicien à Paris-Soir, est obligé de se soigner au Chambon-sur-Lignon. À partir de 1943, il vivra à Paris, où il sera lecteur aux éditions Gallimard. Entre 1942 et 1945, tandis que, dès 1943, il participe activement à la Résistance, il publie ce qui, selon ses propres dires, constitue "le cycle de l'absurde", et fait de lui, soudain, l'un des écrivains majeurs de sa génération: L'Étranger (1942), Le Mythe de Sysiphe (1942), Le Malentendu (1944), la version définitive de Caligula, créée en 1945. À partir de la question initiale: "La vie vaut-elle la peine d'être vécue ?", il explore les fondements, les manifestations, les conséquences de l'absurde.

À la Libération, Albert Camus dirige avec Pascal Pia le journal Combat, qu'il quiterra en 1947, après y avoir publié nombre d'éditoriaux, en partie repris dans Actuelles I qui, en relation directe avec l'histoire en train de se faire et en prolongement aux Lettres à un ami allemand (1944), affirment la nécessité de préserver les valeurs morales au sein de la politique. Camus, qui est de toutes les luttes pour la liberté et les droits de l'homme, incarne alors ce que Jean-Paul Sartre appellera "l'admirable conjonction d'une personne, d'une action et d'une oeuvre".

En 1947, La Peste ouvre magistralement le cycle de la révolte et de la solidarité, développé avec L'Homme révolté (1951), qui suscite d'âpres polémiques: on reproche à Camus sa vision "métaphysique" de la révolte et, à travers sa condamnation du totalitarisme, celle du Marxisme. À ce cycle appartiennent L'État de Siège (1948) et Les Justes (1949). L'oeuvre théatrâle se continuera par des adaptations, dont certaines, Requiem pour une nonne (1956), d'après William Faulkner, et Les Possédés (1959) d'après Fedor Dostoïevski, sont de véritables créations.

La Guerre d'Algérie, en 1954, est une tragédie personnelle pour Albert Camus. Son appel à la trêve civile, en 1956, reste sans effet. S'il intervient sans cesse en faveurs de "libéraux" ou de "nationalistes", il se refuse à toute prise de position publique qui risquerait d'être un encouragement au terrorisme. Après L'Été (1954), qui renoue avec le lyrisme de Noces, La Chute (1956) et les nouvelles de L'Exil et le Royaume (1957) marquent le renouvellement de la création romanesque. Les thèmes de l'innocence et de la culpabilité, de la solitude, qui ont toujours été présents dans l'oeuvre et la pensée, y prennent une résonance plus nostalgique.

En 1957, le Prix Nobel de Littérature couronne une oeuvre qui "met en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes". Les Discours de Suède (1958) redisent la nécessité, pour le créateur, de ne pas se séparer de son temps, et, cependant, la portée atemporelle de toute grande oeuvre. Alors qu'il avait entrepris un roman, Le Premier Homme, qui devait revenir à ses sources, Albert Camus meurt dans un accident de voiture le 4 janvier 1960.

À travers la diversité des genres — essais, romans, théâtre — au moyen d'un langage en apparence classique, recourant le plus souvent à un réalisme symbolique qui est loin d'avoir livré tous ses secrets, l'oeuvre de Camus continue de proposer ses interrogations sur le sandale du mal, sur la grandeur et la misère de l'homme contemporain, pris dans les fureurs de l'histoire, aspirant, sans illusions, à la beauté, à la paix, à l'innocence, à la justice. Témoignant d'un humanisme lucide, elle donne à l'absurde, à la révolte, à la passion de vivre, à la conscience des limites et de la mort, la forme et le sens d'une mythologie du XXe siècle.