Tariq Ramadan

Tariq Ramadan

La vie d'arabe musulman en Europe et aux Etats-Unis après le 11 septembre n'est pas simple, c'est encore plus compliqué pour les intellectuels arabes musulmans qui osent s'exprimer et elle devient même presque impossible pour les intellectuels arabes musulmans qui travaillent sur l'Islam en s'exprimant aussi sur la politique israélienne. Tariq Ramadan fait partie de ceux-là et à ce titre il est régulièrement dénigré, harcelé et censuré.

L'islamologue suisse d'origine égyptienne âgé de 41 ans devait cette année quitter les estrades de Genève pour aller enseigner aux Etats-Unis. L'université américaine catholique Notre-Dame, implantée dans l'Indiana près de Chigaco, l'avait en effet invité, à partir de la rentrée 2004, pour donner une année de cours sur les rapports entre la religion et les conflits guerriers. Après une longue enquête tatillone des services d'immigration, Tariq Ramadan avait réussi à obtenir son visa de travail, la fameuse "green card", en février dernier. Mais, à quelques jours de son départ, l'administration Bush vient d'annuler son permis de travail. Le ministère américain de la Sécurité intérieure s'appuie sur une de ses lois fédérales paranoïaques typiquement post 11 septembre concernant les étrangers et invoque une vague raison de "sûreté publique nationale", sans plus de précision. Le Patriot Act l'autorise en effet à refouler n'importe qui sur de simples soupçons d'activités terroristes. Pour Tariq Ramadan cette décision est totalement injustifiée et traduit une pression politique. L'annonce de la venue aux Etats-Unis de ce pro-palestinien porte-parole de l'Islam en France — que le magazine Time jugeait au printemps dernier comme l'un des cent meilleurs esprits scientifiques et intellectuels du monde — avait semble-t-il provoqué des remous dans les milieux juifs américains. Tariq Ramadan cite notamment la campagne menée par Daniel Pipes (grand pourfendeur du "péril" islamiste, membre de l'U.S. Institute of Peace dépendant directement de la Maison Blanche, directeur du Middle East Forum, Chroniqueur au Jerusalem Post) et Campus Watch (un site internet influent veillant au discours sur le conflit israélo-palestinien dans les universités) ainsi que les articles de certains journaux conservateurs comme le New York Sun. Il est d'autant plus choqué que ses affaires sont déjà aux Etats-Unis et ses enfants inscrits à l'école. Les responsables de Notre Dame, inquiets pour la liberté et l'indépendance universitaires, expriment leur désaccord avec ce revirement brutal des autorités américaines qui empêchent le professeur de prendre ses fonctions et leur demandent de reconsidérer cette position. Pour Ibrahim Hooper, porte-parole du Conseil des relations américano-islamiques, la révocation du permis de travail de Tariq Ramadan est "une gifle aux musulmans qui essaient de jeter des ponts entre le monde musulman et l'Ouest". Des institutions ainsi que des intellectuels ou personnalités tels notamment Bill Clinton et l'ancien secrétaire d'Etat à la défense William Cohen, sollicitent officiellement l'universitaire pour qu'il vienne tenir des conférences aux Etats-Unis. Sans autres commentaires, le Département d'état américain assure seulement que Tariq Ramadan peut refaire une nouvelle demande de visa s'il souhaite travailler aux Etats-Unis.

Tariq Ramadan est né 1962 à Genève où sa famille s'est réfugiée après avoir fui l'Egypte de Nasser. Il est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans Hassan al-Banna. Enseignant la philosophie et l'islamologie en Suisse, il dirige aussi le Centre culturel islamique de Genève. Il est membre du Groupe des Sages sur le Dialogue entre Peuples et Cultures de la Commission européenne. Il a publié plusieurs livres sur l'Islam, dont notamment Aux sources du renouveau musulman ainsi que L'Islam en question avec Alain Gresh, directeur du Monde diplomatique. Pour ses nombreux détracteurs, le discours de Tariq Ramadan est double. Ils l'accusent de présenter un islam modéré pour les occidentaux tout en prêchant le radicalisme islamiste aux arabes. Pour certains d'entre eux sa notoriété dans la communauté musulmane et ses prises de position contre la politique israélienne actuelle font de lui un fondamentaliste antisémite. Ils lui supposent aussi des liens avec les milieux islamistes radicaux et même des contacts avec des terroristes, notamment avec un responsable d'Al-Qaida, Ahmed Brahim, arrêté en 2002 et qui serait un des financiers du réseau d'Oussama ben Laden. Aucune preuve concrète n'a jamais été fournie pour étayer ces graves accusations et Ramadan a toujours précisé dans ses écrits et ses discours qu'il s'opposait à toute forme de violence. "Ce que je dis, en tant que musulman, c'est que quand je critique une politique, par exemple la politique saoudienne ou de l'Egypte, je ne suis pas islamophobe. Et quand je critique la politique de l'Etat d'Israël menée par Ariel Sharon, je ne suis pas antisémite. C'est juste une critique politique".