Mahmoud Abbas

Mahmoud Abbas

Soutenu, ou plutôt manipulé par Israël, les Etats-unis et l'Union Européenne, le président palestinien Mahmoud Abbas refuse désormais tout dialogue avec les islamistes du Hamas qui ont pris le contrôle de la bande de Gaza la semaine dernière après des combats qui ont fait plus de 110 morts.

Lors d'un discours tenu devant le Conseil Central de l'Organisation de Libération de la Palestine (CCOLP) qui réunissait mercredi 20 juin en Cisjordanie les 130 dirigeants du Fatah, son parti fondé en 1959 par Yasser Arafat, il a accusé les responsables du Hamas d'avoir perpétré, avec l'aide "d'éléments régionaux", un "coup d'Etat" pour instaurer un "Emirat" islamique dans la bande de Gaza. Selon lui, "Il s'agit d'un plan prémédité pour diviser Gaza et la Cisjordanie et établir un Emirat, un mini-Etat, contrôlé par un groupe de fanatiques et de fondamentalistes". Mahmoud Abbas a en outre accusé directement Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas en exil à Damas (Syrie), d'avoir comploter pour l'assassiner.

"Pas de dialogue avec ces assassins, ces putschistes, ces terroristes", a-t-il déclaré, clouant au pilori les anciens partenaires de son ex-gouvernement d'union nationale, aujourd'hui dissous et remplacé par un cabinet de crise qui jouit du soutien interressé d'Israël et des Etats-Unis mais dont la très fragile autorité se limite maintenant à une seule Cisjordanie toute prête elle aussi à s'embraser et à tomber aux mains du Hamas. Il a appelé les israéliens à une reprise des négociations "dans le cadre d'une conférence internationale", leur demandant une nouvelle fois de lever les barrages en Cisjordanie, d'arrêter la construction du "mur de la honte" et de mettre fin à la colonisation des territoires palestiniens. Il s'est aussi adressé à ses concitoyens de Gaza, leur lançant un appel à la solidarité et appelant les fonctionnaires à retourner travailler dans leur administration. "Notre objectif principal est d'empêcher que le chaos ne se propage à la Cisjordanie", a-t-il poursuivi, ajoutant que l'installation d'une force internationale à Gaza était une idée en cours d'étude.

Le Hamas, qui conteste l'actuel gouvernement d'urgence formé par Mahmoud Abbas et considère que seul le cabinet dirigé par Ismaïl Haniyeh est légitime (le Hamas a été élu démocratiquement lors des législatives de janvier 2006), a immédiatement qualifié cette violente diatribe à son encontre "d'un genre burlesque, rempli de mensonges et de fausses vérités". Plusieurs milliers de Palestiniens ont également défilé dans les rues de Gaza en brûlant l'effigie de Mahmoud Abbas aux cris de "marionnette des Etats-Unis !".

Un sommet quadripartite réunissant les dirigeants palestinien (Mahmoud Abbas), israélien (Ehoud Olmert), jordanien (Abdallah II), et égyptien (Hosni Moubarak), doit se tenir lundi 25 juin en Egypte avec la bénédiction du président américain George W. Bush. Pour ce dernier, qui a depuis cinq ans une "vision" de deux Etats, israélien et palestinien, cohabitant pacifiquement avant la fin de son mandat (janvier 2009), la crise palestinienne actuelle est l'occasion de séparer les palestiniens modérés des "extrêmistes", les laïcs des "fondamentalistes", les démocrates des "terroristes". De concert avec Ehud Olmert, il vient très hypocritement de décider d'apporter son soutien à Mahmoud Abbas, après l'avoir ostracisé pendant des années et miné toute tentative de construire avec lui un processus de paix. Avec le cynisme qu'on lui connaît, il s'est même engagé à "améliorer la qualité de la vie" des palestiniens de Cisjordanie. L'Etat juif débloque ainsi une partie des 850 millions de dollars de taxes dus à l'autorité palestinienne, et Etats-Unis et Union européenne ont annoncé lundi 18 juin la levée immédiate des sanctions diplomatiques et financières qu'ils ont instaurées lors de l'arrivée du Hamas au pouvoir.

Pour de nombreux observateurs, tant de sollicitude pour une Autorité palestinienne désormais impuissante a avant tout pour but de préparer le terrain à une séparation de la Cisjordanie et de Gaza. Les analyses publiées dans la presse israélienne n'hésitent d'ailleurs pas à annoncer que le clivage inter-palestinien offre enfin une "exceptionnelle possibilité de déblocage" du conflit et que Mahmoud Abbas a déjà entériné la partition de facto des territoires autonomes palestiniens. Des pourparlers de paix pourraient ainsi reprendre avec pour objectif la création d'un seul mini-état palestinien croupion recouvrant une Cisjordanie déjà en partie démembrée alors que la bande de Gaza serait elle totalement isolée et réduite à la plus grande misère, voire ré-occupée militairement pour combattre le Hamas qui, comme le Hezbollah, est présenté sous son seul versant de mouvement terroriste financé par "l'axe du mal", c'est-à-dire les "états-voyous" syriens et iraniens.

C'est ce que semble penser le péruvien Alvaro de Soto, coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Proche-Orient. Dans son rapport de fin de mission remis à l'ONU le 5 mai dernier — un document inhabituellement sévère à ce niveau pour Israël et la communauté internationale — il estime que les Etats-Unis ont directement "poussé à une confrontation entre le Hamas et le Fatah". Pour lui, la diabolisation du Hamas et le boycott imposé aux Palestiniens après des élections pourtant parfaitement démocratiques, a été "d'extrême courte vue". L'intransigeance du Quartet des négociateurs (Union Européenne, Russie, ONU et USA) exigeant du gouvernement palestinien qu'il reconnaisse l'Etat d'Israël ainsi que tous les accords passés sans rien exiger en retour des autorités israéliennes qui occupent la Cisjordanie depuis quarante ans, a eu "des conséquences dévastatrices pour le peuple palestinien". Pour Alvaro de Soto, Israël s'est "enfermé dans une position de rejet massif" des demandes palestiniennes et "les mesures prises par la communauté internationale dans le but espéré de promouvoir une entité palestinienne qui vivrait en paix avec son voisin israélien ont eu précisément l'effet inverse".

Une conclusion pour une fois sans langue de bois, et qui s'applique aussi bien à toute l'histoire du conflit israélo-palestinien depuis les Accords d'Oslo en 1993. Il est en effet probable que si les Etats-Unis et l'Europe n'avaient pas démissionné devant le "fait accompli" des politiques de colonisation et d'appartheid menées agressivement par Israël depuis plus d'une décennie, s'ils avaient respecté et soutenu Yasser Arafat et Mahmoud Abbas lorsqu'il en était encore temps plutôt que les diaboliser, s'ils avaient participé réellement au développement économique du pays, le Hamas n'existerait pas en Palestine et le peuple palestinien, gouverné par une autorité légitime, vivrait aujourd'hui dans un État démocratique et pacifique.

Au vu des derniers développement du conflit, et sous les pressions incessantes de George Bush, Condoleeza Rice, Ehud Olmert et autres Tzipi Livni (voir pour mémoire leurs exploits récents en Irak ou au Liban), qui à l'évidence ne veulent pas réellement entendre parler du plan de paix proposé par la Ligue arabe, dernier espoir pour la région, et continuent au contraire de prôner le pire sous d'hypocrites dehors diplomatiques, il y a peu de chances pour que la communauté internationale cesse enfin sa politique pyromane au Proche-Orient. Elle ne pourra cependant pas se dédouaner de son écrasante responsabilité dans le chaos actuel et la crise humanitaire qui se profile dans cette partie de la Palestine transformée par les israéliens en véritable prison à ciel ouvert.