Christa Wolf
Christa Wolf

On enterre volontiers, aujourd'hui, le mouvement des femmes. Dans le meilleur des cas, on le voit effrité, ou en catalepsie. Or, les questions qu'il a posées restent ouvertes, en particulier son insistance sur la violence faite aux femmes, sur l'oppression. Ce n'est donc nullement dans une perspective de négation ou de rejet du mouvement des femmes — encore moins d'une dénégation de la différence sexuelle — que s'inscrit ce qui suit.

La guerre des sexes, économiquement fondée et reconduite, historique et actuelle, s'aggrave d'un ensemble de représentations meurtrières, où les valeurs "féminines" se coagulent aux valeurs viriles pour nous faire un monde invivable. L'une des réponses historiques des femmes à cette situation, c'est la dénégation de soi, la copie de l'autre. Penthésilée; les prénoms masculins des femmes de lettres au XIXe siècle; Ulrike, la soeur de Kleist, déguisée en homme pour l'accompagner dans le Paris révolutionnaire, et reconnue à sa voix par l'aveugle; Agnese qui court sur la route de Pise déguisée en garçon; Orlando; etc. Pour vivre, mimer l'homme, quitte à mourir comme lui (Caroline von Günderrode, La Faim, nous l'appelons Amour).

De ces mimes imposés, qui vont de la négation à, parfois, le suicide, on est tenté de chercher des coupables, vite trouvés, et de les haïr, pour simplifier. Il devrait être possible, pourtant, de récuser le choix entre le conformisme social et une contestation cannibale, choix où nous avons tous à perdre. Dans cette guerre redevenue muette, sans autres communiqués que les faits-divers des journaux, il y a des otages de tous les côtés, il n'est personne qui ne soit otage. D'où l'urgence d'échanger des ambassadeurs, pour essayer, comme on dit, de débloquer la situation.

La littérature est ce lieu, quelque part, ce radeau sur le Niémen où l'entrevue devient possible. Les ambassadeurs pourraient s'appeler Heinrich von Kleist et Caroline von Günderrode, qui ne se sont jamais rencontrés pour de vrai, hors d'un roman de Christa Wolf, Aucun lieu, nulle part. Elle, qui se rêve homme, qui parle d'elle-même au masculin; lui, qui a inventé les variables réponses féminines que sont Penthésilée, Catherine de Heilbronn et la Marquise d'O. Tous deux, très jeunes, suicidés de la société, comme l'autre. Pour l'instant, ils sont vivants, et, dans ce salon au bord du rhin, s'approchent l'un de l'autre avec des prudences de brûlés.

Autour d'eux, les séparant, les représentations cruelles et dérisoires de ce que doit être un homme, et surtout de ce que doit être une femme. Portraits de femmes: désarmées dans le jeu social, interdiction d'être malheureuses, mutilées par le mariage et qui en deviennent mutilantes. Leur aspiration multiforme à la liberté ne peut souvent que prendre la forme d'une pulsion de mort. Portraits d'hommes: triomphe de la raison, négation de la fêlure, univers d'harmonie où Kleist introduit sa dissonance.

De cet entrechoquement de portraits, où s'échangent ou se brouillent les traits discriminants, surgit un rapprochement paradoxal, hors séduction, hors amour presque, entre Kleist et Günderrode. Elle et lui ne sont pas des contemporains des Lumières, ni de Goethe, mais des contemporains de l'horreur, de l'anomie, en un sens que l'Histoire (Révolution de 1789, Guerres napoléonniennes) ne suffit pas à expliquer. Dès lors, la formlosigkeit à laquelle tous deux, comme écrivains, sont confrontés (absence de forme, écrire dans une forme qui n'existe pas encore), peut s'entendre aussi comme indécidabilité, refus actif de la différenciation sociale des sexes. Ce refus émane d'abord de la femme (qui sait ce qu'elle perd à une certaine différence clôturante) mais, ici, est repris par l'homme. A vrai dire, le texte de Christa Wolf interdit la généralisation des termes homme/femme et de leur distribution. Il y a des êtres socialisés, convaincus d'être "indispensables dans cet univers", conformes à leur rôle, non uniformes d'ailleurs, ils présentent toutes les nuances du médiocre au talent (Merten, Gunda, Wedekind, Clemens, Savigny), des êtres hybrides, à la fois atypiques et capables de s'adapter (Bettina); et des êtres en explosion, qui, au moment où ils sont saisis par le récit, peuvent encore jouer le jeu social, mais bientôt ne le pourront plus: Kleist, Günderrode. Même la "ruse" de la folie leur est fermée, comme le compromis schizophrénique qui consiste à séparer "les produits de notre imagination" et "la réalité", autrement dit rêver sans risques ni sanctions.

Ce moment, qui n'est pas fusionnel, est pour chacun d'eux une intense prise de conscience de soi et de l'autre. La différence sexuelle n'est pas exactement niée par Kleist, mais désignée comme intolérable: "Je ne puis supporter que la nature ait séparé les êtres en hommes et en femmes". A quoi Günderrode répond par l'affirmation d'une sorte de bisexualité de chacun: "Vous voulez dire qu'en vous-même l'homme et la femme sont en conflit. Tout comme en moi". Dès lors, les étayages primitifs qui les définissaient comme hybrides (lui pas complètement homme, elle pas complètement femme) ou distordus par leurs rôles (langage réprimé de leur corps, membres prématurément domptés par l'uniforme militaire et la robe du pensionnat,...) s'effondrent au profit d'une négation positive, si l'on peut dire, des démarcations entre eux. Avec une assurance onirique, tous deux deviennent "capables de transgresser à ce point les frontières qui les séparent sans pour autant devenir des ennemis". Un espace de jeu se dessine entre eux, le conditionnel des jeux d'enfance servant ici non à distribuer les rôles mais à brouiller la distribution: "Cela serait mon visage. Et ceci, le tien. Différents jusqu'au fond. Se ressemblant à partir du fond. Femme. Homme. Mots inutilisables. Chacun de nous prisonniers de son sexe. Ce contact, dont nous avons un désir infini, n'existe pas.".

Au cours de ce jeu, ils ont non pas troqué leurs rôles mais laissé émerger ce que chacun d'eux porte en soi du sexe dit opposé. Kleist: "Si je voulais partager le monde en deux, il me faudrait porter la hache en moi-même".

Le moment passe, et il est temps de rentrer dans la vie ordinaire. Mais reste, de cette brève utopie, une sorte de décentrement tranquille, qui passe le relais: " Nous sommes une esquisse — qui sera peut-être jetée pour être, peut-être, réutilisée. Pouvoir en rire, voilà qui est digne d'un être humain".

Le rire hégélien — celui, féminin, qui clôture Le Dimanche de la Vie, ou celui, masculin, qui clôture Le loup des Steppes: dans les deux cas, un rire qui fait voler en éclat la jalousie, le moi, la propriété, tous les tessons de verre sur les murs des différences convenables.