Adonis
Adonis

Adonis : voilà des sons qui, en arabe, s'entendent étranges : le poète les emprunte pour abolir les familiers 'Ali Ahmad Sa'îd, don de son milieu pour sa personne, enchaînant trois patronymes rayonnants de sens. Comme tout nom arabe, ils gardent vive l'empreinte de la racine dont ils dérivent. Les noms ne se séparent pas du sens, en arabe; ils ne subissent pas de déformations spectaculaires qui réclameraient l'enquête étymologique.

'Ali Ahmad Sa'îd sont vocables qui convoquent des qualités et des états : on y reconnait l'élévation, la louange, le bonheur. Ce sont noms qui s'impriment limpides sur le miroir du sens. Et qui, de surcroît, renvoient aux figures centrales de la représentation islamique. 'Ali se confond avec le premier imam, sanctifié par les Chi'ites, vénéré par les Sunnites, qui repèrent en lui un des quatre guides de l'Etat originel, sublimé en modèle. Ahmad, le plus loué, est un des noms du prophète, que le Coran propose.

Qu'un corps porte ensemble le nom du prophète, qui scelle la Loi, et le nom de l'immam, qui en ouvre l'exercice; que dans une personne soient agglomérés le nom de l'élu, sur qui est descendu le Livre, et le nom du proche inspiré, à qui échoit le privilège de l'interprétation; qu'un individu soit investi par la double métaphore du noyau, qui condense la lettre, et de l'huile, où se dilue la glose, n'est pas procédure exceptionnelle chez les gens de l'Islam.

Destituer un tel nom et le barrer à la faveur d'un nom étranger à la langue et au mythe qu'elle transmet, voilà qui est inaugural. Apposant son étrangeté au sein de la langue, Adonis devient un vrai nom : forme pure, il est d'emblée aveugle au sens. Il possède des références que la mémoire de la langue ne gère pas. Pour l'expliciter, il faut déborder la morphologie de l'arabe. Il faut entrer dans l'inconnu. Adonis, d'évidence, confronte l'arabe avec ses langues soeurs. C'est un vestige sémitique que l'arabe n'a pas retenu. Il résonne, par exemple, près de l'hébraïque Adonaï, Seigneur. La perte du sens immédiat oblige à reconstituer l'histoire de la forme, à partir des traces qu'elle contient.

Avec le nom d'Adonis, le poète ne quitte pas le champ du sacré et du mythe. Il troque une croyance encore active — malgré sa sclérose — par une légende morte, qui n'est plus intériorisée comme telle, mais qui s'éclaire comme acquis culturel dédramatisé. C'est un choix qui invite à apprécier l'inouï, à sortir de sa demeure, à visiter d'autres lieux, à fréquenter d'autres images. un tel nom semble dire : Non, la culture ne commence pas et ne finit pas dans le monothéisme. Lever l'implicite qui interdit la référence au signe antique : voilà en quoi le nom Adonis devient l'emblême par quoi le poète élargit l'horizon culturel de sa langue, et renouvelle sa mémoire.

La lecture de Frazer a contribué à rendre la mythologie classique présente à la conscience poétique des Arabes d'Orient, parmi lesquels certains découvrirent que divers mythes sont nationaux. Tel Adonis, qui est un dieu syrien. Choisir le nom d'un dieu parmi les dieux, et le traduire en graphie arabe, c'est d'abord porter atteinte au culte de l'Un, c'est ensuite restaurer des gloires ruinées et oubliées, bien qu'elles aient appartenu au même sol. Adonis est le dieu de la mort et de la résurrection. Et le poète, qui lui emprunte le nom, meurt au nom qu'il n'a pas choisi et à l'héritage de culture et de croyance qu'il colporte, pour renaître à lui-même dans la sortie et le franchissement des frontières, à arpenter l'étrangeté antique et moderne. manière de façonner sa propre forme telle qu'on la conçoit, et de retourner à sa langue, et d'ajouter un écrit neuf dans la réserve de son corpus.

La traduction du nom invoque l'entrée dans sa langue d'oeuvres écrites en d'autres langues; afin de ranimer sa propre langue par l'apport du génie étranger. Telle démarche n'est pas coutumière en langue arabe. A rappeler que le phénomène historique des traductions en arabe a concerné les textes scientifiques et philosophiques, pour ainsi dire pas la création littéraire; surtout si elle est poétique, elle sera réputée intraduisible, intransmissible. Cette vérité n'aura pas permis à la littérature arabe de se frotter avec des genres ou des inspirations étrangers, du moins jusqu'à l'âge moderne, lequel a eu une conception naïve et technique de la traduction, qui fût si peu féconde. La traduction ne concerne pas le seul transport des oeuvres d'une langue à l'autre. Réduite à cet exercice, elle ne pourrait éviter la perte qu'ele instaure. Elle serait autrement plus agissante si son esprit était intégré à l'écriture même. Alors, la poète aura l'audace de confronter son invention avec celle qui brille en d'autres langues. Ajoutez à cela que la traduction est aussi interne à la langue. Comment écrire, dans le cas du poète Adonis, en arabe ? Comment rester dans le "cela qui dépasse", sans marcher avec Dieu qui, dans ses formes islamiques, arpente absolument la langue arabe ? Traduire, voilà la solution. Comme Adonis perpétue l'expérience de l'invisible, pour signifier que nous ne sommes plus en théologie, le poète traduit le classique "ghayb" (invisible, mystère, absence) à travers le néologisme "al-Lâ mar'iy", qui désigne désormais l'invisible propre à l'expérience moderne, esthétique et poétique.

Ainsi, le choix irréfléchi du nom, neuve parure dans la langue, aura annoncé une démarche poétique qui fonde son écriture sur le principe de la traduction, qui aura permis au poète de s'approprier l'antiquité méditerranéenne; de confronter les grandes ruptures poétiques de l'Europe moderne; de redéployer la tradition poétique arabe, envisagée d'après la personnalisation aiguë de l'être face à l'excès et aux limites, tant dans l'inspiration profane qu'à travers l'expérience mystique, et, selon l'exigence de l'unité formelle en accord avec l'éloge de l'obscur.