Adonis
Adonis

I

Aussitôt que j'ai commencé à écrire, j'ai entretenu avec mon pays un rapport semblable à celui que j'entretiens avec moi-même. Dans ce mouvement de l'écriture qui peut amener à se renier, pour mieux être soi, on peut rompre avec son pays pour mieux lui appartenir. Cette sorte de séparation est alors un lien qui permet de s'affirmer dans la différence. Quand j'écris, je vois mon pays comme un autre alphabet où j'agis avec la même liberté que celle qui me guide entre les voyelles. C'est la conséquence, je crois, de la conviction profondément ancrée en moi qu'en tout déracinement est un enracinement. ici apparaît l'autre, l'étranger, comme élément constitutif du moi. La langue de l'autre est un autre sein, une mère seconde pour une seconde naissance, naissance qui le rapproche de sa langue originelle, mère première par l'arrachement même. Comme si l'autre ouvrait au moi un espace pour des naissances infinies; comme si le moi ne se renouvelait que par une sorte de mort dans l'autre, mort qui est elle-même une nouvelle vie.

II

Quand il écrit dans sa langue maternelle, le poète ne perçoit pas son moi qui lui demeure impalpable comme l'air, dans ses mots, ses images, ses symboles, ses signes et intersignes. Aucune distance entre lui et son langage. Si son texte est transmis dans une autre langue, la distance fait son oeuvre et le poète voit son moi avec clarté, comme s'il s'agissait d'un autre. Comment était-il dans le texte original? Comment apparaît-il dans ce texte traduit? Que reste-t-il de lui? Qu'est-ce qui a disparu? Quelle est la part de l'étranger ou de l'étrangeté? Dans ce rapport différentiel s'opère à la fois la rencontre du moi avec l'autre et moi avec le soi. L'autre dévoile son moi au poète, et la langue étrangère illumine la langue originelle. Le poète fait l'expérience de son identité en faisant l'expérience de son altérité.

III

Je suis particulièrement heureux que cet autre soit pour moi, essentiellement, la France et sa langue. Je me suis initié à la poésie française d'une façon assez étrange, commençant à la lire alors que je connaissais à peine son alphabet. C'était dans les années '40, j'avais environ quinze ans, et pendant un an et demi, je m'étais familiarisé avec cet alphabet à l'école de la Mission Laïque Française, à Tartous, en Syrie. Puis, sous prétexte d'arabisation, l'école fût fermée et l'enseignement du français par conséquent supprimé, mais je continuai seul mon apprentissage, à travers sa poésie. Le premier recueil que j'ai essayé de lire était Les Fleurs du Mal, en 1950, à Damas. je m'en souviens, j'ai dû chercher dans le dictionnaire presque chaque mot de chaque vers, et les pages de ce recueil étaient couvertes de mots arabes, de flèches, de lignes et de cercles. Quel dommage que je n'aie pas gardé cet exemplaire. J'aurais ainsi gardé une "forêt de symboles" ! J'ai donc poursuivi mes lectures de poésie française, seul avec mon dictionnaire, jusqu'en 1960, date à laquelle le gouvernement français m'a invité, en tant que poète, en même temps que le sculpteur Michel Basbous et la romancière Leila Baalbaki, à venir à Paris pour un séjour d'un an. Cela aurait pu être pour moi l'occasion de perfectionner mon français, mais j'ai préféré consacrer mon temps à découvrir Paris dans son aspect vivant et à rencontrer ses poètes. Cette expérience m'autorise à dire que ma seconde naissance poétique a eu lieu dans la poésie et dans la langue française. j'ai écrit la plus grande partie des Chants de Mihyar le Damascène, pour moi l'un des plus importants et des plus significatifs de mes recueils, sous le ciel gris mais illuminant de Paris, en 1960-61, tandis que des traductions en arabe de poètes français commençaient à paraître dans la revue Chi'r (Poésie) que nous éditions à Beyrouth, le poète Yûsuf al-Khâl et moi-même, avec d'autres amis. Dans ce climat, mon rapport avec la poésie et la poétique de la langue arabe s'est approfondi. J'ai beaucoup appris de la poésie française et je continue à apprendre beaucoup de ce que j'appellerais la poéticité de la forme ou de la "technique"; par contre, dans mon approche et ma vision de l'homme et des choses, j'ai l'impression de m'en éloigner. Eloignement qui paradoxalement me rend plus proche d'elle. En effet, il n'y a pas rencontre avec le semblable, il y a répétition; la rencontre se fait avec le différent, voire avec l'opposé.

IV

Je serais tenté de dire qu'il existe pour la poésie française et arabe un espace commun au sein de l'espace, et un temps commun au sein du temps : espace et temps qui s'unissent et donnent naissance à un monde-mélange qui n'est pas réel, mais non plus irréel, un monde-pont entre ce que nous vivons et ce que nous imaginons, entre ce que nous avons fait et ce que nous avons à faire. De nombreux précurseurs arabes et français ont travaillé à la construction et à la consolidation de ce pont. A ce propos, je tiens à saluer vivement ceux qui ont ouvert le chemin en ce qui me concerne personnellement; qu'il me soit donc permis de rendre un hommage particulier à Jacques Berque, à Pierre Bernard, et à Anne Wade-Minkowski. Ce monde-pont est pareil à la poésie, nous emportant loin de nous-mêmes pour nous rendre plus proches à la fois de notre être profond et des autres. Il est symbolisé géographiquement et culturellement par notre Méditerranée, notre mer-mère commune dont je crois voir les deux rivages se rencontrer dans l'acte de création, comme se rencontrent les deux lèvres, ou comme se nouent les deux bras autour d'un même corps, une création qui dit à chacun de nous : tu seras toi-même seulement dans la mesure où tu seras l'autre.