Adonis
Adonis

"Occident, tu es condamné à mourir. Nous sommes les vainqueurs de l'Europe.. Laisse l'Orient, ta terreur, répondre à nos espoirs enfin !.. Elève-toi, Inde aux mille bras, grand et légendaire Brahma. C'est à ton tour, Egypte."

Le discours de Louis Aragon, dans lequel cette invocation du futur de l'Orient constitue une partie de la péroraison, fut donné au public à la Résidence des étudiants de Madrid, avant d'être publié dans La Révolution Surréaliste en 1925. La vision de l'Orient comme théâtre de révolutions a une longue histoire. Landor et Southey par exemple, ont mis le discours orientaliste au service de la libération et de l'anticolonialisme. L'arbre généalogique du mouvement surréaliste, qui a été rétrospectivement construit dans les années vingt et trente, comprend nombre d'écrivains majeurs qui, fascinés par l'Orient, ont recherché la révolution ou une illumination de l'Orient.

Dans Voyage en Orient (1851), un recueil de récits fantastiques présentés sous la forme d'un carnet de voyage en grande partie fictif, Gérard de Nerval se laisse aller à son obsession pour les sociétés secrètes et les rites disparus. Une année après, dans Les Illuminés ou les Précurseurs du Socialisme (1852), il présenta une histoire simplifiée du mysticisme révolutionnaire oriental.

Arthur Rimbaud étudia l'arabe, ainsi que la Kabale, et il ne cessa pas d'être fasciné par l'Orient au travers de sa courte carrière poétique : "Je retournais à l'Orient et à la sagesse éternelle" ainsi qu'il l'écrit dans Une Saison en Enfer.

Le premier Manifeste du Surréalisme (1924) s'est attaché à établir l'ascendance du surréalisme. André Breton et ses collaborateurs ont distingué des figures comme le "Moine" Lewis, Gérard de Nerval, Arthur Young, Lautréamont, Rimbaud et Baudelaire comme ancêtres. L'exotisme avait une valeur positive aux yeux de Breton, comme le remarque le Manifeste : "Chateaubriand est surréaliste dans son exotisme". Cependant, au moment où il était sur le point de réaliser l'ébauche du Second Manifeste du Surréalisme en 1930, Breton s'est arrangé pour critiquer les avatars littéraires du mouvement précédent, en épargnant Lautréamont. Breton espérait alors libérer le mouvement de l'ombre littéraire des morts sacrés. Cependant, dans cette abracadabrantesque polémique excommunatoire, Breton invoqua l'exemple de l'alchimiste du XIVe siècle Nicholas Flamel en tant que précurseur de la peinture surréaliste et présenta le surréalisme comme la poursuite de l'oeuvre des philosophes hermétiques et cabalistes. Le surréaliste était engagé dans une quête initiatique pour la pierre philosophale.

L'intérêt croissant de Breton pour l'occulte et la mystique a dû être stimulé par ses relations tendues et finalement infructueuses, aux alentours de cette période, avec René Daumal et le groupe associé à la revue Le Grand Jeu. Daumal et ses alliés étaient experts en drogues et privation de sommeil, ainsi que dans l'étude des textes mystiques orientaux. Daumal était un étudiant sérieux de sanskrit et de la Vedanta, et son étrange roman, inachevé et posthume, Le Mont Analogue, publié en 1952, est sans conteste inspiré des disciplines bouddhistes et hindous, ainsi que des enseignements de Gurdjieff. Cependant, il a dû être également inspiré par l'allégorie soufi du XIIIe siècle de Farid Al-Din Al-Attar, La Conférence des Oiseaux, ainsi que des légendes soufis sur le Kaf, la Montagne Cosmique. Il semble également plausible que c'est au travers de la lecture des notes de lecture présentées dans Le Grand Jeu que Breton s'est familiarisé avec l'oeuvre de René Guénon, aussi connu sous le nom de 'Abd Al-Wahid Yahya, converti à l'Islam et soufi Shadhili. Dans Sur le Surréalisme et ses travaux actuels (1953), Breton devait citer avec approbation Les Etats multiples de l'Etre de Guénon ainsi que l'attaque de ce dernier contre l'idée que la manifestation de l'humanité avait existentiellement un statut privilégié, plutôt que de n'être qu'une forme de manifestation parmi les autres. Guénon et Breton partageaient une même fascination pour les initiations secrètes, les plus hauts états de l'être et la résolution alchimique des opposés. Cependant, dans la mesure où Guénon était un élitiste notoire, un conservateur, un opposant de l'art moderne et du modernisme, critiquant l'Occident pour sa culture de masse, son rationalisme et ses cultes idiots de l'individualisme et de la démocratie, la conjonction de Guénon et Breton, le soi-disant révolutionnaire trostkyste, a quelque chose de l'étrange beauté du hasard de la rencontre entre une machine à coudre et un parapluie sur une table de dissection.

L'Orient, et l'Egypte plus particulièrement, fut un peu lent à répondre à l'appel d'Aragon. La vague surréaliste en Egypte a été recensée par 'Abd Al-Qadir Al-Janabi, dans un pamphlet d'une minceur tout à fait significative, Le Nil du Surréalisme : les activités surréalistes en Egypte 1936-1952 (imprimé en 1991, prétendument à Arabie sur Seine). Janabi commença par citer une lettre envoyée par André Breton à Georges Henein en 1936 : "Le lutin du pervers, comme il daigne m'apparaître, semble avoir une aile ici, l'autre en Egypte". Henein était un "spécialiste de l'insolence". Il avait découvert le surréalisme lorsqu'il étudiait à Paris, et bien qu'il écrivît parfois en arabe, il a surtout publié en français. Henein et son principal collaborateur, Ramses Yunan, étaient tous deux issus de familles chrétiennes, et le mouvement surréaliste qu'ils animaient était avant tout littéraire et vaguement révolutionnaire dans ses objectifs. C'était également un mouvement séculier tourné vers l'Occident. Pour Henein et ses collaborateurs, la littérature arabe devait être libérée des modèles coraniques. Quand André Breton mourut à Paris, le poète libanais Unsi Al-Hajj, écrivit que "le roi des djinns est mort à Paris". A ce moment, Henein était lui-même en exil en France, depuis qu'en 1952 les officiers de l'armée égyptienne avaient déposé le roi Farouk, et bien que les surréalistes égyptiens aient soutenus le coup d'Etat, le régime de Nasser ne voulait pas tolérer le version surréaliste de la révolution. L'âge libéral d'effervescence illusoire était passé. Quelques heures avant sa mort en 1973, Henein dit à sa femme que "les bébés éléphants meurent seuls". L'année précédent la publication du Nil du Surréalisme, 'Abd Al-Qadir Al-Janabi publia Ma'arik min 'Ajl Al-Raghbah Al-Ibaahiyyah (Batailles au nom de l'envie d'anarchie, Cologne, 1990). La couverture représente une femme nue caressant un pistolet, qui semble être sur le point de se transformer en robinet. La quatrième de couverture cite Adorno sur la condition de l'exil. Entre les deux couvertures, certains y trouvent une sélection de textes libérateurs de sources variées, telles que Lewis Caroll, Karl Marx, Rimbaud, Antonin Artaud et Octavio Paz, ainsi que Yunan, Henein, et un assortiment de surréalistes arabes et de leurs compagnons de voyage.

Ce que les essais de Janabi et diverses autres études sur le modernisme au Moyen-Orient suggèrent, est que le surréalisme turc et arabe fut en tout premier lieu un mouvement littéraire (bien qu'il y ait eu, bien entendu, des peintres, dont le plus notable fut l'égyptienne Joyce Mansour). Bien plus, le surréalisme fut en grande partie une importation de l'Occident, avec un arbre généalogique de poètes et romanciers européens. En 1992, cependant, le poète syro-libanais Adonis présenta le surréalisme dans un contexte arabo-islamique renouvelé.

Mais faisons tout d'abord une longue disgression sur la manière dont Adonis choisit son nom. Breton avait l'habitude de citer la célèbre étude de Sir James Frazer sur la magie et la religion, Le Rameau doré, en soutien à l'affirmation surréaliste qui voulait que la pratique de la magie a été une force libératrice dans l'histoire : "la magie a contribué à l'émancipation de la nature humaine... et l'a élevé à une perspective plus large et libre, avec une vision plus profonde du monde.. nous sommes obligés d'admettre que si l'art africain a fait beaucoup de mal, il a aussi été à l'origine de beaucoup de bien, et si la magie est fille de l'erreur, alors elle est mère de la liberté et de la vérité." Beaucoup de poètes arabes ont pris connaissance des thèmes frazériens de la terre dévastée et du dieu mourant, au travers de leurs lectures de T.S. Eliot et, à travers lui, de l'excentrique Du rite à la romance (1920) de Jessie L. Weston. Finalement, le chapitre Adonis-Tammuz dans Le Rameau doré a été traduit en arabe par Jabra Ibrahim Jabra. Jabra (1920-1994), un palestinien exilé en Iraq, a été fortement influencé par Breton et fut un auteur remarqué de nombreux travaux de prose et de poésie, comprenant la comédie absurde Al Churaf Al-Ukhra (Autres pièces, 1986).

Les intellectuels et politiciens syriens et libanais qui ont lu Le Rameau doré ont eu tendance à en retirer un message différent de celui découvert par Breton. Dans son chapitre sur l'ancien culte d'Adonis au Levant, Frazer avait écrit que "année après année, les demoiselles syriennes ont pleuré sur son destin ultime, alors que l'anémone rouge, sa fleur, fleurissait parmi les cèdres du Liban, et la rivière coulait rouge dans la mer, frangeant les côtes sinueuses de la Méditerranée bleue, quand bien même le vent souffle sur la côte, avec une bande sinueuse de cramoisi". Au XXe siècle, le destin du dieu-berger, sa mort alors qu'il chassait, sa descente vers les mondes souterrains de Perséphone et son retour à la vie à chaque printemps devait devenir un symbole d'espoir pour le groupe des nationalistes syriens qui ont vu dans le sacrifice du sang la régénération de leur terre dévastée. L'héritage syrien de la mythologie pré-islamique devait jouer un rôle majeur dans les écrits et les discours de Antun Sa'ada, le fondateur et chef charismatique du Parti National Syrien. Le Parti National Syrien, qui a été fondé en 1932, avait certaines affinités (bien que pas particulièrement sinistres) avec le Parti nazi allemand. "Liberté, Devoir, Discipline et Pouvoir" étaient ses maîtres-mots. Sa'ada insista sur le caractère sacré du sol syrien, la grandeur de son histoire et le message inspirateur de sa mythologie. Il envisageait l'établissement d'une Grande Syrie qui devrait inclure dans ses frontières, non seulement la Syrie, sous sa forme actuelle, mais également le Liban, la Palestine, l'Iraq, le Koweït et Chypre.

Sa'ada était aussi un critique littéraire influent et un polémiste à l'encontre des formes poétiques obsolètes et, d'après ce que l'on dit, ce fut lui qui donna au poète 'Ali Ahmad Sa'id son nouveau nom de "Adonis". Né en 1930, 'Ali Ahmad Sa'id était issu de la minorité alaouite et avait grandi dans un village de montagne dans la région de Lattakia. Enfant, il avait étudié le Coran et les grands poètes arabes classiques, et il avait l'habitude d'écouter les anciens du village réciter de la poésie soufi. Jeune homme, Adonis tomba sous le charme de Sa'ada. Quand Sa'ada fut exécuté sommairement par le gouvernement libanais en 1949, Adonis compara son sacrifice à celui de Tammuz (le dieu martyr des babyloniens qui est devenu l'Adonis des Grecs). La comparaison faite par le poète impliquait le retour, sous une forme ou une autre, de Sa'ada, le héros décapité. Plus tard, cependant, Adonis devait rejeter la mystique et la version chargée de mythologie du nationalisme syrien de Sa'ada, en faveur du pan-arabisme : "l'existence arabe et la destinée arabe complètent ma réalité, pas seulement en tant que poète, mais également en tant qu'homme... Nous n'avons pas d'identité hors de l'identité arabe ". Les désastres successifs qui arrivèrent à la Palestine ont amené Adonis à adopter des positions beaucoup plus radicales et anti-occidentales à beaucoup d'égards. Adonis est indubitablement l'un des poètes arabes majeurs de ce siècle. Outre ses recueils variés de poésie, dont le plus notable est Afghani Mihyar Al-Dimashqi (Chansons de Mihyar le Damascène, 1961), il fonda, en 1956, en collaboration avec le poète Yusuf Al-Khal, le magazine littéraire Shi'r et plus tard, en 1968, Mawaqif, le plus important débouché pour la poésie expérimentale dans le monde arabe. Il a également composé des écrits majeurs de prose réaliste. Dans Sadmat Al-Hadatha (Le Choc de la Modernité, 1978), il soutient que la sujétion actuelle du monde arabe à la technologie occidentale, associée aux oeillères islamiques, étaient la pire de toutes les options. La modernité réelle implique davantage que la possession d'un réfrigérateur ou d'un ordinateur, cela nécessite des changements d'attitudes mentales. Dans son brillant ouvrage Al-Shi'riyya Al-Arabiyya (1985), il présenta des poètes arabes classiques, tels que Abu Tammam, comme les modernisateurs expérimentaux du Moyen-Age, et il réfléchit sur la manière dont il était venu à la lecture de Abu Tammam au travers de sa lecture de Mallarmé, et à Abu Nuwwas par celle de Rimbaud. Néanmoins, la poésie arabe était essentiellement autonome. Elle n'était ni sensiblement influencée par l'Occident, ni appréciable par quelqu'un qui ne possédait pas un arabe courant.

Dans les cours qu'il donna à Avila en 1989 et dans un ouvrage subséquent, Al Suffiyya wa Al-Surriyaliyya (Soufisme et Surréalisme, 1992), Adonis poussa cet argument un peu plus loin. Ayant posé les principes du surréalisme pour un public arabe, il alla jusqu'à dire que le soufisme et le surréalisme avaient une origine et des objectifs communs. Dans l'introduction de l'ouvrage, il concéda que le lien étrange établi par son titre pourrait provoquer une hostilité critique, dès lors que le second des deux pouvait être pris pour un assemblage blasphématoire de l'autre monde et de l'athéisme. Cependant, il poussa la provocation jusqu'à suggérer que l'athéisme n'implique pas nécessairement le rejet du soufisme, par peur que le soufisme ne requiert nécessairement une foi dans la religion comme elle est traditionnellement interprétée. Soufistes et surréalistes étaient engagés dans des quêtes parallèles du caché de l'existence. Les deux mouvements cherchent à résoudre les contradictions sur un plan supérieur. La dérégulation des sens et la folie sacrée devaient servir comme formes d'initiation vers une plus grande compréhension. Le mystique andalou du XIIIe siècle Ibn Al-Arabi et André Breton partageaient non seulement un culte mystique de la femme, mais expérimentèrent aussi tous deux l'écriture automatique. Tous deux appelaient au développement d'un métalangage. Adonis cita en sa faveur Le Second Manifeste du Surréalisme et les liens qu'il avait établi avec l'alchimie. Le soufisme n'était pas seulement un corps mort de doctrine religieuse et le surréalisme n'était pas seulement une école de peinture. Les deux mouvements étaient tous deux des champs d'expérimentation et d'exploration.

Adonis discuta naturellement des poétiques de Rimbaud et des déclarations de Breton, et sa bibliographie amena ses lecteurs à Georges Bataille, Walter Benjamin, René Callois, Daumal, Maurice Nadeau et d'autres. Cependant, ce qui était original dans son livre était sa discussion à propos du soufisme comme forme de surréalisme avant le surréalisme. Des mystiques médiévaux tels que Al-Niffari, Al-Hallaj, Al-Shibli et Al-Ghazali figurent dans le panthéon proto-surréaliste. Bien que (ou parce que ?) Al-Niffari était un soufi relativement obscur du 10ème siècle, Adonis lui consacra un chapitre spécial intitulé Le livre de Al-Niffari, ou le treillis de la Pensée. Kitab Al-Mawaqif (Le livre des positionnements) de Al-Niffari était un compte-rendu énigmatique des occasions lors desquelles Dieu demeura près du mystique et lui dit des choses, s'adressant à Al-Niffari comme s'il était une femme et l'instruisant sur a manière de passer de la vision monotone du soufisme ordinaire à la contemplation de Dieu : "Et j'ai vu la Crainte se tenir au loin au dessus de l'Espoir; Et j'ai vu les Riches se tourner vers le feu et devenir le feu; Et j'ai vu la pauvreté comme un adversaire apportant des preuves; Et j'ai vu toute chose; Qui n'avait de pouvoir sur aucune autre; Et j'ai vu ce monde n'être qu'une illusion; Et j'ai vu que les cieux n'étaient qu'une déception."

Il est possible que la revue libanaise de poésie expérimentale Al-Mawaqqif ait emprunté ce titre à Al-Niffari.

Il y a plus dans Al-Sufiyya wa Al-Surriyyaliyya que ce à quoi on puisse jamais faire allusion ici. A l'encontre d'Adonis, on peut soutenir que les soufis ont traditionnellement tendu à être quiétistes et conservateurs, plus que d'en appeler à la révolution qu'il recherche. Sa vision des soufis en tant que libérateurs et conquérants de l'imaginative est sélective. D'un autre côté, la majeure partie de la littérature académique sur le soufisme, et à ce propos sur le surréalisme également, est monotone d'hébêtement, alors que Adonis traite des deux mouvements comme forces vives pour le changement dans le monde.