Florence Cassez

Florence Cassez

L'écrivain Carlos Fuentes, ambassadeur du Mexique à Paris de 1975 à 1977 et figure de proue de la littérature latino-américaine, ne mâche pas ses mots: "Nicolas Sarkozy se comporte comme un dictateur de République bananière pour obtenir de la popularité, c'est ridicule", affirme-t-il à propos de l'affaire Florence Cassez qui oppose aujourd'hui Paris et Mexico. Pour l'auteur de Diane ou la Chasseresse solitaire, le Président de la République transforme l'affaire Cassez en affaire d'état "parce que son prestige est actuellement très bas".

Et à l'évidence, sans doute effectivement pour se montrer comme toujours devant les caméras en défenseur de la femme et de l'orphelin, Nicolas Sarkozy a une fois de plus conduit la diplomatie française dans une impasse qui risque non seulement de coûter cher à la France — en termes d'image à l'étranger et de relations commerciales et culturelles — mais aussi de desservir Florence Cassez elle-même, dont il prétend pourtant tout faire pour la tirer des griffes des méchants mexicains.

L'affaire Florence Cassez

L'affaire Florence Cassez commence en 2004 lorsque la jeune Française rencontre lors d'un séjour au Mexique Israel Vallarta, chef d'un gang de kidnappeurs et d'assassins baptisé "Los zodiacos". L'année suivante, elle effectue un aller-retour entre la France et le Mexique puis décide de s'installer définitivement chez son compagnon. Mais le 8 décembre 2005, Israel Vallarta et Florence Cassez sont arrêtés ensemble lors d'une opération de police spéciale. Trois personnes kidnappées sont retrouvées au ranch de Vallarta. En juin 2006, l'une des victimes de cet enlèvement accuse formellement Florence Cassez de faire partie du gang qui l'a sequestrée elle et son fils âgé de dix ans. Elle affirme reconnaître sa voix, précisant qu'elle a menacé de la tuer et de mutiler son enfant si une rançon n'était pas payée. D'autres victimes la désignent au cours d'une instruction qui dure un an et demi. La Française est reconnue coupable d'association de malfaiteurs, de possession illégale d'armes à feu, d'enlèvements et de séquestration.

Ces crimes étant sévèrement réprimés dans un pays traumatisé par ce type de délinquance — le Mexique est aujourd'hui le leader mondial de l'enlèvement contre rançon avec pas moins de 18 kidnappings par jour --, elle écope le 25 avril 2008 en première instance de 96 ans de prison, peine réduite en appel en mars 2009 à soixante ans de prison. Au Mexique, chaque délit est jugé séparément et les peines s'accumulent, comme aux Etats-Unis, ce qui explique ce chiffre (ainsi, à New York, l'escroc Bernard Madoff a récemment écopé à l'âge de 70 ans de 150 ans de prison). En France, pour des faits similaires, la condamnation encourue aurait été la réclusion criminelle à perpétuité, ce qui ne fait guère de différence.

Depuis son arrestation, Florence Cassez nie avoir eu connaissance des activités criminelles de son compagnon et se déclare innocente. Son avocat et sa famille créent un comité de soutien. Médias et hommes politiques français sont mobilisés pour dénoncer une sombre machination policière ainsi que des incohérences de procédure. Nicolas Sarkozy suit de près le dossier et reçoit à plusieurs reprises les parents de Florence Cassez à l'Elysée.

En mars 2009, il aborde le cas avec son homologue Felipe Calderon lors d'un voyage officiel au Mexique. Une "commission bi-nationale" est créée afin de trouver une solution de "transfèrement" de la prisonnière en France. Peine perdue, aucune garantie n'étant apportée par Paris qu'elle purgera effectivement sa peine en France, Florence Cassez reste incarcérée dans sa prison de Tepepan, au sud de Mexico. En février 2010, à l'occasion de la sortie de son livre (A l'ombre de ma vie, Éditions Michel Lafon), elle confie qu'elle reçoit régulièrement des appels téléphoniques de Nicolas Sarkozy: "C'est tellement magnifique, cette présence, ce soutien, ce côté humain qu'il a", déclare-t-elle. Le 10 février 2011, un tribunal collégial rejette son recours en cassation. Pour la troisième fois, Florence Cassez est jugée coupable et sa peine de 60 ans de prison confirmée. La procédure est terminée; elle n'a plus aucune voie de recours judiciaire.

Affaire d'Etat

Pour Nicolas Sarkozy, cette décision de la Justice mexicaine — pourtant tout aussi indépendante et souveraine qu'en France — est un scandale. Sa ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, dénonce immédiatement "une décision inique" et prévient qu'elle n'assistera à aucune manifestation de l'Année du Mexique, qui commence précisément en France en ce mois de février 2011. Nicolas Sarkozy surenchérit. D'un grand coup de menton face au Mexique, il dénonce lui aussi haut et fort devant les caméras de télévision une "erreur judiciaire". "Nous ne laisserons pas 60 ans de plus cette jeune femme dans une prison", déclare-t-il. Pour ce faire, dans un de ces moments de grande sagesse diplomatique dont il a secret, il "dédie" l'année du Mexique en France à Florence Cassez et demande à tous les responsables officiels français de mentionner le "déni de justice" fait à la jeune Française lors des quelque 350 rencontres de la manifestation.

Cette incroyable prise de position irrite évidemment au plus haut point le gouvernement Mexicain qui n'apprécie guère d'être ainsi invité en France pour se voir quasiment cracher à la figure par le Chef de l'Etat. La réaction ne tarde pas. Le lendemain, Mexico réitère d'une part son refus d'un transfèrement de la prisonnière en France, réduisant à néant tout espoir de ce côté-là, et surtout annonce qu'il se retire de l'organisation de l'année du Mexique si celle-ci est dédiée par la France à Florence Cassez. Pour Carlos de Icaza, actuel ambassadeur du Mexique en France, Nicolas Sarkozy doit renoncer à lier l'affaire Florence Cassez à l'année du Mexique s'il veut que les affaires reprennent. "Nous sommes là, nous sommes prêts, nous avons déjà commencé quelques événements, si on respecte les conditions par lesquelles nous avons été invités".

Dans son communiqué officiel, le Ministère mexicain des Affaires étrangères estime en outre "surprenant qu'un chef d'État prenne une décision de politique extérieure affectant les liens entre deux peuples et gouvernements en consultant une personne condamnée par la justice mexicaine pour des délits de nature particulièrement grave". La presse mexicaine dénonce quant à elle "l'arrogance" et le "mépris" de Nicolas Sarkozy pour la justice, la démocratie et le peuple mexicain.

Nicolas Sarkozy qui ne s'attendait sans doute pas à une réaction aussi tranchée du côté mexicain, doit baisser le ton, déclarant brièvement à la presse qu'il convient désormais de "garder son sang-froid pour obtenir des résultats". Sage conseil auquel il aurait peut-être dû penser avant sa fracassante prise de position qui s'avère pour le moins contre-productive, autant pour la cause de Florence Cassez que pour l'amitié franco-mexicaine, sans parler du "rayonnement" de la France dans le monde.

Des élus français de droite comme de gauche ont d'ailleurs déploré l'initiative du Président de la République, estimant qu'une telle affaire devait d'abord se régler par la voie diplomatique. Le député socialiste Claude Bartolone a ainsi jugé qu'il "n'est jamais bon de faire la leçon à un Etat démocratique, surtout quand on connaît le nationalisme du Mexique". Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, juge également que la voie choisie n'était pas bonne, même si son parti soutient officiellement la Française emprisonnée au Mexique. Pour lui, "L'image de la France est extrêmement dégradée. On peut défendre un cas humain et en même temps avoir une haute responsabilité des intérêts de la France. On doit respecter le Mexique", explique-t-il. Roland Muzeau, porte-parole du Parti Communiste, reproche lui à Nicolas Sarkozy d'avoir causé un "tort terrible" à Florence Cassez: "Les oukases présidentiels, tant en politique nationale qu'en politique internationale, prennent lieu et place de ce qui relève de la diplomatie", assène-t-il dans un communiqué. François Bayrou, président du MoDem, estime quant à lui que la "diplomatie brutale" et les "déclarations outrancières" de Nicolas Sarkozy à l'égard du Mexique étaient un "risque et un danger" pour Florence Cassez. Le député UMP Christian Vanneste, membre du comité de soutien à Florence Cassez, appelle de son côté à respecter le Mexique et à arrêter "les humiliations complètement inutiles". Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture manifestement dépassé par les évènements, s'effraie pour sa part de ce qui est devenu selon lui "une affaire d'Etat".

Retombées économiques

Au-delà des importantes retombées économiques d'une possible annulation de l'Année du Mexique si le Président de la République ne revient pas sur sa décision — 350 événements programmés (Expositions des musée d'Orsay, du Petit Palais, du Quai Branly et de la Pinacothèque, Festival cinéma de Rennes, colloque Ubifrance, Salon aéronautique du Bourget, Salon de l'éducation, échanges interuniversitaires, etc...), avec parfois de gros contrats à la clé, pour un budget de l'ordre de 50 millions d'euros --, c'est l'ensemble des relations commerciales, diplomatiques et culturelles entre les deux pays qui risque de souffrir. Sans parler d'un risque de boycott des entreprises françaises au Mexique si la crise diplomatique vient encore à s'aggraver, alors que la France aurait bien besoin de ce partenaire économique. Par un effet du hasard, le Mexique est aussi le pays qui doit prendre en 2012 le relais de la France à la présidence du G20, donc celui avec qui Nicolas Sarkozy pouvait espérer faire avancer ses vagues réformes promises sur le système monétaire. Pas de chance.

Diplomatie sarkozyste

Avant ce couac diplomatique majeur avec le Mexique, Nicolas Sarkozy s'est déjà illustré dans plusieurs affaires de "défense" des Français en détresse. Mais son intervention s'est souvent révélé des plus calamiteuses pour les intérêts de la France, et souvent aussi des plus dangereuses pour les personnes dont il se veut le "protecteur" (un terme qu'il affectionne). Parmi ses multiples aventures de héros catastrophique, citons pour mémoire, dès 1993, alors qu'il est ministre des Finances et Maire de Neuilly-sur-Seine, sa "négociation" avec un preneur d'otages à l'école maternelle de Neuilly, Human Bomb. Mission médiatique accomplie, à l'heure du 20 heures, on le voit ressortir de l'école avec un enfant dans les bras.

Vient ensuite avec la Lybie du Colonel Kadhafi l'affaire des infirmières bulgares, dant laquelle son épouse de l'époque, Cécilia, joue un rôle important d'hôtesse de l'air. Puis c'est la libération d'Ingrid Betancourt en juillet 2008, l'affaire des membres de l'Arche de Zoé arrêtés au Tchad pour enlèvement d'enfants, celle du soldat franco-israélien Gilad Shalit détenu par le Hamas en Palestine, etc... Michel Germaneau, le Français détenu au Mali par Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) périra lui à la suite du changement stratégique voulu par le chef de l'Etat en matière de négociations avec les preneurs d'otages. Même fin tragique plus récemment pour deux otages enlevés à Niamey (Niger) par des ravisseurs pris ensuite en chasse par une unité spéciale de l'armée française commandée directement depuis l'Elysée.

Curieusement, certains Français détenus injustement à l'étranger ne deviennent pas des dossiers prioritaires de l'Elysée. C'est le cas notamment lorsque Israël est en cause, comme dans l'affaire du jeune franco-palestinien Salah Hamouri, condamné arbitrairement par un tribunal militaire à croupir sept années dans les geôles de l'Etat juif. Questionnée sur son sort, Michèle Alliot-Marie estime alors qu'il "n'appartient aucunement à la france d'intervenir ou même de commenter le processus judiciaire d'un Etat souverain".

Quant à ce qui tient de politique étrangère de la France sous Nicolas Sarkozy, de la guerre en Afghanistan à l'alignement de Paris dans l'Otan en passant par le conflit israélo-palestinien, la Côte d'Ivoire de Laurent Gbagbo, la Tunisie de Ben Ali ou encore l'Egypte d'Hosni Moubarak (les deux "piliers" du monde arabe choisis par Nicolas Sarkozy pour co-présider avec lui son projet phare d'Union pour la Méditerranée), il est presque impossible de tenir le registre de ses errements, contradictions et cafouillages. À l'instar de George W. Bush aux Etats-Unis, il n'a fallu que quelques années à Nicolas Sarkozy pour brouiller et dégrader durablement l'image de la France dans le monde.