Abdallah de Jordanie

Abdallah de Jordanie

Après la Tunisie de Zine Ben Ali et l'Egypte d'Hosni Moubarak, la Jordanie d'Abdallah II ? Tentant de prendre les devants face à une opposition qui se renforce et d'importantes manifestations dans tout le pays, le roi Abdallah vient de limoger son Premier ministre, Samir Rifaï, dont le peuple réclamait la démission. Il est remplacé par l'ex-général Marouf Bakhit, chargé de former un nouveau cabinet et de mener des "réformes politiques réelles qui reflètent notre action en faveur de la démocratie", selon le Palais royal cité par l'agence de presse officielle jordanienne Petra.

Âgé de soixante-trois ans, Maarouf Bakhit, qui a fait toute sa carrière dans l'armée, a été conseiller militaire du roi et longtemps adjoint à la sécurité nationale en charge de la lutte anti-terroriste. Il a déjà occupé le poste premier ministre de 2005 à 2007, nommé par le roi — avec pour mission spéciale de "mener une guerre sans merci contre les groupes extrémistes et contre leur idéologie" — juste après un triple attentat-suicide à Amman qui avait fait 60 morts en novembre 2005.

Maarouf Bakhit a surtout été coordinateur des pourparlers de paix avec Israël, puis ambassadeur de Jordanie en Israël, ce qui lui vaut sans doute cette promotion. La Jordanie est en effet après l'Egypte le seul pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël en contrepartie d'une aide économique et militaire massive des Etats-Unis. Comme l'Egypte, elle joue un rôle stratégique et géopolitique majeur dans la région, notamment en servant de base pour la lutte "anti-terroriste" — comprendre la lutte contre l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad, la Syrie de Bachar el-Assad, le Hamas, le Hezbollah, et d'une façon générale tous les mouvements islamistes radicaux — menée conjointement dans la région par les Etats-Unis et leur allié israélien.

Comme en Egypte, où Hosni Moubarak s'est empressé de nommer Vice-président un homme de l'ombre notoirement pro-israélien (Omar Souleiman, chef des services secrets égyptiens, chargé depuis dix ans de la médiation dans le conflit israélo-palestinien) en laissant croire que ce dernier allait lancer des réformes, le roi Abdallah de Jordanie obéit donc surtout aux injonctions de son ami américain en plaçant Maarouf Bakhit à la tête d'un nouveau gouvernement.

Face à la colère de la rue, il a également annoncé des mesures pour maintenir le pouvoir d'achat des Jordaniens, notamment en injectant près de 125 millions de dollars de subventions sur les produits alimentaires de base et le carburant. Les fonctionnaires ont également eu droit à une augmentation surprise de leur salaire. Mais comme en Egypte encore, la manoeuvre risque de ne pas suffire. Dans un pays aux prises avec l'une des pires récessions économiques de son histoire, des milliers de personnes manifestent à répétition depuis plusieurs jours. À Amman et dans d'autres villes du pays, le peuple commence à descendre dans la rue non pour réclamer un remaniement de façade du gouvernement mais bien pour exiger le départ d'un régime corrompu et la mise en place d'une vraie démocratie. Par ailleurs, l'impasse du processus de paix israélo-palestinien cristallise les tensions, la très importante population palestinienne du pays reprochant à la dynastie hachémite d'avoir signé la paix avec Israël de façon prématurée.

L'opposition laïque, les syndicats professionnels — contrôlés en partie par la Confrérie des Frères Musulmans qui représente politiquement les Palestiniens et près de deux tiers de la population au total — et le Front d'Action Islamique, principal parti d'opposition en Jordanie, ont d'ailleurs immédiatement critiqué les effets d'annonce du roi Abdallah. Ils accusent le nouveau Premier ministre d'être impliqué dans des affaires de corruption et dans des fraudes électorales lors de son premier mandat. "Maarouf Bakhit n'est pas un réformateur. [...] Il a conduit les pires élections législatives du pays lors de son précédent mandat de Premier ministre". [...] Il n'est pas l'homme pour diriger la période transitoire et pour sortir de la crise qu'endure la Jordanie", dénonce le Front d'Action Islamique. Ils promettent de nouvelles manifestations et exigent que les Jordaniens élisent eux-mêmes leur Premier ministre au suffrage universel.