Mahmoud Ahmadinejad

Mahmoud Ahmadinejad

Après la publication par le site Wikileaks de quelque 250.000 dépêches diplomatiques envoyées ces dernières années à Washington par les ambassades US à l'étranger, Mahmoud Ahmadinejad estime qu'il s'agit d'une manipulation orchestrée par les Etats-Unis. Pour le président iranien ces documents confidentiels de l'administration américaine aujourd'hui largement commentés dans les médias du monde entier "font partie d'une campagne de désinformation" et poursuivent un "objectif politique malveillant" à l'encontre de l'Iran.

Il est vrai assez étrange qu'une bonne partie de ces câbles diplomatiques, et surtout des analyses diffusées par les grands médias occidentaux associés au scoop de Julian Assange (co-fondateur et principal porte-parole de Wikileaks) mettent avant tout l'accent sur la politique menée par Mahmoud Ahmadinejad.

Dans son édition du jour, Le Monde lui consacre par exemple pas moins de quatre articles sur six avec des titres tels que La peur des pays arabes face à l'Iran, L'Iran et ses méthodes d'intimidation, Obama et l'Iran et Comment Israël pousse Washington à la fermeté vis-à-vis de Téhéran. Les autres grands organes de la presse occidentale "de référence" associée à l'opération — le New York Times (Etats-Unis), Der Spiegel (Allemagne), The Guardian (Royaume-Uni) et El Pais — ne sont eux non plus pas en reste sur le sujet, comme si l'essentiel des 250.000 notes mises à disposition du public devaient d'abord présenter le côté sombre et menaçant de l'Iran. Rémy Ourdan, coordinateur de l'opération pour Le Monde ne cache d'ailleurs pas que "WikiLeaks ne publie que les mémos sélectionnés par les cinq journaux, après un travail journalistique et un travail de protection des individus". Les médias ont en effet convenu préalablement avec leurs gouvernements respectifs de ne publier qu'une petite sélection des télégrammes, de plus en les expurgeant de certaines informations au nom de la "sécurité nationale", ce qui laisse la porte ouverte à tous les soupçons de manipulation de l'opinion.

Parmi ce lot de "révélations" montées en épingle par la presse et réfutées par Mahmoud Ahmadinejad qui y est stupidement comparé à Adolf Hitler, il y aurait notamment la grande "inquiétude" des pays arabes, et en particulier celle des dirigeants sunnites du Golfe, face au programme de développement nucléaire de l'Iran chiite. Ainsi le roi Abdallah d'Arabie saoudite aurait demandé à plusieurs reprises à George W. Bush puis à Barack Obama d'attaquer l'Iran. "Il faut décapiter le serpent", aurait-il déclaré à ses interlocuteurs américains. Le roi du Bahreïn, Hamad Al-Khalifa, aurait également exhorté les Etats-Unis à agir "par tout moyen nécessaire".

Mohammed bin Zayed, prince héritier d'Abou Dhabi, considérerait lui "que la logique de guerre domine la région" et qu'une "guerre conventionnelle à court terme avec l'Iran est clairement préférable aux conséquences à long terme d'un Iran nucléaire". Au Koweit, on serait convaincu que "les Etats-Unis ne pourront pas éviter un conflit militaire avec l'Iran s'ils sont sérieux dans leur intention d'empêcher Téhéran d'acquérir l'arme nucléaire". Aux Emirats Arabes Unis, on estimerait que l'Iran "soutient le terrorisme", pas seulement celui "du Hamas en Palestine et du Hezbollah au Liban", mais aussi "en Afghanistan, au Yemen, au Koweït, en Arabie Saoudite et en Afrique".

À l'ambassade américaine du Caire on relate la "haine viscérale" du président égyptien Hosni Moubarak pour la République islamique d'Iran et pour son président qualifié d'"extrémiste qui ne pense pas rationnellement". En Jordanie — pays où l'on parlerait de l'Iran comme "d'une pieuvre étendant ses tentaticules" — on aurait demandé aux Etats-Unis d'intervenir militairement contre Téhéran puisque "les sanctions économiques restent sans effet".

En sus, selon d'autres notes diplomatiques secrètes émanant des ambassades US, l'Iran aurait utilisé des ambulances du Croissant-Rouge pour acheminer des armes au Hezbollah lors de la guerre israélienne contre le Liban en 2006 et la République islamique aurait également acheté à la Corée du Nord des missiles longue portée capables d'atteindre l'Europe.

Toute cette correspondance diplomatique tendant à montrer que Mahmoud Ahmadinejad est le diable incarné et que le monde entier, y compris le monde arabo-musulman, veut le stopper, fait évidemment la part belle à Israël. Hormis quelques peccadilles sans importance, l'essentiel des fuites de WikiLeaks reprises par les grands médias sont en effet plutôt globalement positives pour l'Etat juif qui y voit repris à l'échelle mondiale toute sa propagande et se trouve ainsi conforté dans sa volonté manifeste de bombarder l'Iran.

Ainsi, le quotidien Yediot Ahronot, plus gros tirage de la presse israélienne, peut écrire que les fuites révèlent une "image claire et nette: le programme nucléaire iranien sème la panique dans le monde entier". De même, pour Giora Eiland, ex-conseiller à la sécurité d'Ariel Sharon et d'Ehud Olmert, elles "montrent que des pays arabes tels que l'Arabie saoudite s'intéressent bien plus à l'Iran qu'au conflit israélo-palestinien". Argument repris par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qui estime qu'elles justifient la priorité accordée par l'État hébreu au danger iranien par rapport au règlement de la question palestinienne; CQFD. Selon lui, "ce n'est pas Israël qui menace la paix dans la région", puisque les Etats-unis, l'Europe et les pays du Moyen-Orient conviennent désormais que "la principale menace vient de l'Iran".

Pour ce qui concerne le reste — armes nucléaires israéliennes, conflit israélo-palestien, Liban, Syrie, etc — Wikileaks est curieusement peu riche en documents traités, comme si la "diplomatie" israélienne était inactive ou parfaitement correcte et paisible. Seuls "scoops", une dépêche fait ouvertement état du scepticisme du gouvernement israélien à l'égard de la politique de la main tendue du président Barack Obama envers l'Iran. Dans une autre, le ministre israélien de la Défense Ehoud Barak aurait déclaré en mai 2009 à des parlementaires américains que le monde n'avait plus que 6 à 18 mois pour empêcher l'Iran d'acquérir l'arme nucléaire; CQFD bis.

Côté diplomatie française, les mémos américains publiés nous apprennent que le "susceptible et autoritaire" Nicolas Sarkozy, "empereur nu" et "vulgaire", mais fervent "admirateur de George W. Bush", est le plus sûr agent d'Israël. Quelques messages impliquant Jean-David Levitte, conseiller diplomatique de l'Elysée, relatent ainsi que la France se veut "la pointe du glaive" pour faire face à la menace de "l'Etat fasciste" iranien et qu'il faut stopper son programme nucléaire "par tout moyen nécessaire". D'autres messages évoquent l'implication directe de Nicolas Sarkozy comme le plus en pointe des dirigeants occidentaux lorsqu'il s'agit d'agiter le spectre d'un "holocauste nucléaire" et de diaboliser Mahmoud Ahmadinejad, en raison notamment "d'une colère personnelle" à la suite de l'affaire Clotilde Reiss (où il s'est effectivement laissé piéger par Téhéran) et de sa "préoccupation réelle de la menace contre Israël".

Mahmoud Ahmadinejad n'est certes pas un saint, mais sa dénonciation des "révélations" de WikiLeaks sur les dessous de la diplomatie US pose tout de même quelques légitimes interrogations tant ce vaste déballage médiatique est pour sa plus grande part concentré sur une seule cible, l'Iran.