Mouammar Kadhafi

Mouammar Kadhafi

La "realpolitik" de Nicolas Sarkozy, qui accueille cette semaine Mouammar Kadhafi en visite officielle, n'est pas du goût de tout le monde. Les critiques contre la réception du leader de la Jamahiriya libyenne à Paris fusent tous azimuts, de Ségolène Royal à Rama Yade en passant par François Bayrou et la Ligue des Droits de l'Homme.

Nicolas Sarkozy se justifie. Selon lui, le Colonel Kadhafi a renoncé à ses vieux démons — programme nucléaire, soutien au terrorisme, union des rebellions arabes, dictature, etc. — et il est désormais temps pour la France de renouer des liens commerciaux et diplomatiques normaux avec la Lybie. Rejetant en bloc toutes les critiques, il argue avec son simplisme habituel qu'il "est bien beau de donner des leçons de droits de l'homme et de prendre des postures entre le Café de Flore et le Zénith" mais que "pour faire progresser ces questions [...] il faut discuter avec les gens".

Mais pour le Président de la République, au-delà des questions de Droits de l'homme qui sont à l'évidence de bien moindre importance que les contrats commerciaux, le principal objectif est surtout de montrer que Tripoli est aujourd'hui un exemple pour Téhéran. En se soumettant aux dictats des pays occidentaux et en ouvrant son économie aux multinationales etats-uniennes et européennes, la Lybie a, dans la "vision" sarkozyste du monde, regagné le droit d'occuper une place dans le concert des nations "civilisées". "Que dirions-nous aujourd'hui aux dirigeants iraniens si nous ne tendions pas la main au dirigeant libyen qui a choisi lui-même de tourner le dos à l'arme nucléaire et au terrorisme ?", plaide le Président de la République.

De fait, si les arguments politiques et commerciaux ne manquent pas, c'est bien essentiellement à l'Iran que Mouammar Kadhafi doit son grand retour en grâce sur la scène française et internationale. Un peu comme le maître d'école qui montre la bonne note obtenue par un élève discipliné, Nicolas Sarkozy agite la copie de l'élève Kadhafi devant le cancre de la classe, Mahmoud Ahmadinejad. Vois tout ce que tu as à gagner si tu nous obéis sagement, dit en substance le Chef de l'Etat au très dissipé président iranien. Cela vaut pour le programme nucléaire — dont au passage il n'y plus guère que le trio Bush-Olmert-Sarkozy pour tenter encore de faire croire qu'il représente une menace immédiate à contrer par tous les moyens — et cela vaut aussi pour le terrorisme international.

Mais sur ce dernier sujet, Mouammar Kadhafi n'est toutefois pas encore tout à fait sur la même longueur d'onde que Nicolas Sarkozy, même s'il se montre désormais très coopératif avec les américains dans la lutte contre le terrorisme islamo-fondamentaliste. Il vient de lancer coup sur coup deux petits missiles propres à provoquer l'émoi dans les chaumières néoconservatrices de l'Occident.

Samedi dernier, au sommet Europe / Afrique réuni à Lisbonne, Mouammar Kadhafi n'hésite pas à déclarer qu'il est "normal que les faibles aient recours au terrorisme" puisque "les superpuissances violent le droit international". Selon lui, "Aujourd'hui, tous les peuples ont peur. Après la Seconde guerre mondiale et la création de l'ONU, nous pensions que nous allions vivre en paix, mais les espoirs que nous avions mis dans l'ONU sont en train de disparaître", a-t-il déclaré, ajoutant qu'il "faut donner les compétences à l'Assemblée générale et non au Conseil de sécurité qui représente l'élite". Et le lendemain, dans un entretien accordé à la chaîne Euronews, le dirigeant lybien enfonce le clou. À une question sur la manière dont les américains combattent le terrorisme dans le monde, notamment en Irak et en Afghanistan, Mouammar Kadhafi répond textuellement: "Le terrorisme est un phénomène très dangereux, et le traitement qui lui est réservé a rendu la situation encore plus dangereuse. Car en combattant le terrorisme, on use de moyens terroristes aussi, ce qui a donné une légitimité aux terroristes. Les terroristes ne sont pas les seuls à recourir au terrorisme, le monde occidental fait la même chose. Et c'est ce qui a permis à ces groupes de dicter leur loi. Ceci dit, pour éradiquer le terrorisme, il faudrait revenir aux sources du mal, étudier les raisons qui ont mené à l'émergence du terrorisme et cela ne se fera pas à travers l'approche du tout sécuritaire".

Des propos un tantinet sulfureux qui ne manqueront pas de choquer l'opinion, mais relativement sensés pour qui est capable de comprendre la soufrance et les luttes contemporaines des peuples arabes et africains. Ce qui, malgré son copinage avec le Colonel Kadhafi, est encore malheureusement loin d'être le cas de Nicolas Sarkozy.